Compostella

L’idée de partir sur les chemins de Compostelle ne me vint pas tout à coup. Elle ne fut pas non plus motivée par la ferveur religieuse ou le mysticisme.

C’est que le « camino », comme on l’appelle, offre l’avantage pour une femme de pouvoir partir seule… sans l’être jamais tout à fait. L’hébergement est assuré, souvent à moindre coût, et personne ne s’étonne de la voir cheminer seule. C’est l‘unique chemin de longue randonnée, je crois, qui offre cet avantage, celui de la compagnie le soir et de la solitude le reste du temps si on le souhaite.

On m’avait offert pourtant de m’accompagner. Je reçus maintes propositions en ce sens que je déclinais toutes comme je le pus. Je ne me sentais pas, à vrai dire, de faire davantage d’efforts. Et il en faut, quand on part en randonnée avec quelqu’un pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines. J’avais eu une année difficile, vécue uniquement sous le signe de la colère et du ressentiment et je ne supportais plus personne, pas même moi.

Je ne connais rien de plus agaçant que de ne pouvoir se supporter soi-même.

J’avais besoin de vacances, au sens premier du terme, être vacante, absente, vide de toute pensée et surtout injoignable.

Je décidais de partir d’ Oloron-Sainte-Marie, sur la voie d’Arles. Pourquoi là plus qu’ailleurs ? Parce que j’avais entendu dire qu’à Saint-Jean-Pied-de-Port, c’était la cohue, qu’une horde de pèlerins s’élançait à l’assaut de Roncevaux.

Dès le début mon camino s’avéra chaotique, moins lisse que prévu. J’avais décidé de ne prendre ni le train ni la voiture, mais de faire du covoiturage. C’était plus rapide et moins cher, avais-je décrété sagement.

Voire.(…)

Quand j’arrivais enfin à Oloron, charmante petite ville, il était vingt heures.

Nous étions partis à 8 heures le matin même. J’avais donc mis douze heures pour un trajet qui normalement en nécessite six.

Le problème annexe, c’était que tous les magasins étaient fermés or comme j’avais escompté faire quelques courses en arrivant, je me retrouvais sans dîner.

« Tant pis, je me passerai de dîner. » me dis-je avec philosophie, trop heureuse de trouver le gîte ouvert.

Ouvert, oui, mais sans gérant. Il n’y avait absolument personne à l’accueil. La voix que j’eus au téléphone me suggéra aimablement de laisser un chèque, au montant très modique, dans le casier prévu à cet effet sur le bureau et me donna mon numéro de chambre.

A l’étage, je fus très favorablement impressionnée. Non seulement c’était propre mais encore nous n’étions que deux par chambre, ce qui était un luxe inouï. Normalement, on a droit au dortoir.   (…)

Je fus très agréablement surprise de voir, dans la cuisine, une machine à café. Je m’offris un chocolat chaud. Mon repas du soir, que j’allais déguster dans la cour intérieure.

Là devisaient deux personnages. Et comme ils vont réapparaître dans la suite de mon récit, peut-être serait-il judicieux de les présenter tout de suite.

Dans la réalité cependant, à ce moment-là, je ne leur accordais que peu d’importance si ce n’est pour m’irriter intérieurement de la faconde extrêmement bruyante de l’un. C’est peu dire qu’il occupait tout l’espace : il n’était d’espace que lui. Je sirotais ma tasse de chocolat en regardant la ville par-dessus le muret mais ne pouvais m’empêcher d’observer leur manège. Ils semblaient complètement absorbés l’un par l’autre. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient – mon allemand est trop basique pour ça – mais celui dont la voix attirait sur lui l’attention, du fait de son débit tapageur, semblait avoir une intonation distinctement autrichienne. L’autre, plus discret, semblait allemand. Ce qui me frappa tout de suite ce fut la semi-vénération dans laquelle l’Allemand tenait l’Autrichien. On l’eût dit subjugué par la conversation de son compagnon. En vérité, rien ne me saurait décrire mieux la situation que de dire qu’on n’avait pas affaire à deux compagnons de voyage mais à un hiérophante subjuguant par le charme de sa pensée un disciple nettement moins imposant mais plus fin, plus raffiné et plus jeune – bien que quelques cheveux gris commençassent à strier la blondeur de sa chevelure coupée ras.

On ne pouvait pas manquer de remarquer l’Autrichien, une sorte de mage de près de deux mètres, aux longs cheveux blancs, à la barbe fournie dont le visage, marqué de deux longues dépressions, était si pâle qu’on pouvait le qualifier de laiteux. Près de lui se tenait un bourdon presque aussi grand que lui surmonté d’une coquille Saint- Jacques et de plumes d’aigles.

Un tel personnage, dans les romans, est caractérisé moins par sa voix de stentor que par son œil perçant, son regard aigu, sagace et pénétrant qui paraît lire en vous comme dans un livre ouvert.

Dans les romans, peut-être bien. Mais ce n’était pas son cas à lui. J’ai rarement vu regard moins expressif que le sien. S’il exprimait autre chose que la haute opinion qu’il avait de lui-même, il ne me fut pas donné de le percevoir.

Aucun ne se donna la peine de me saluer, moins par mépris que par indifférence. Je suis bien persuadée qu’ils ne me virent pas, pas plus qu’ils ne virent les autres randonneurs présents sur les lieux. C’était là un phénomène étrange, me dis-je, et vraiment inhabituel.

En général, il n’y a rien de plus grégaire qu’un randonneur. Il a un besoin impérieux d’informations. Le GR était-il praticable ? Où en étaient les prévisions météo ? Tel gîte était-il ouvert ? Fallait-il réserver ? C’est que les conditions changent très rapidement et on ne s’oriente souvent que par ce qu’on appelle plaisamment « Radio Camino ». Et puis, il y a une communauté d’esprit parmi les randonneurs ; je dirais presque une confrérie. On se parle parce qu’on se reconnaît égaux dans la difficulté de la marche. Il n’y a plus ni jeunes ni vieux ; il y a des marcheurs.

Et ces deux-là ne cadraient pas.

Le lendemain matin, je parlais un peu à Angela ; une Italienne retraitée dont c’était le deuxième camino. Je m’étonnais – et ce ne serait pas la dernière fois – de ce que certains semblaient comme « pris » par Compostelle. Ils y revenaient, encore et encore, semblait-il.

Je ne comprenais pas cette fascination, cet engouement, cet… oui, envoûtement, mais intuitivement, je respectais les pèlerins. Ils subissaient un mystère de plus de mille ans qui me restait inconnu. J’avais décidé de prendre le bourdon, soit, mais c’était par commodité ; pour les autres, la chose me semblait plus mystérieuse, presque occulte, surtout quand ils en arrivaient à renouveler l’expérience.

Ce matin-là néanmoins, j’eus la chance de faire la connaissance au petit-déjeuner de Jose et Pilar, un couple d’Espagnols. Nous décidâmes de partir ensemble et je dois dire que ce fut là un coup de pouce du destin, je veux dire, de les avoir rencontrés. D’abord, ils cheminaient depuis trois jours et contrairement à moi, semblaient rodés. Je tenais mon guide à la main au lieu de regarder les balises et ce fut Pilar qui, à chaque fois, me remit sur le bon chemin. Sans eux, je me fus perdue mille fois et pour une raison toute simple : dans les randonnées, je ne suis jamais devant. Je me contente de suivre, c’est tout. Et même au mieux de ma forme, j’ai des problèmes d’orientation.

Je n’avais jamais marché seule auparavant et c’était là une expérience nouvelle.

Et comme si me servir de guide ne leur suffisait pas, ils m’offrirent de partager leur déjeuner avec moi, ce que je finis par accepter avec gratitude !

En effet, nous avions quitté Oloron trop tôt et les magasins n’étaient pas encore ouverts. Naïvement, j’avais pensé me ravitailler dans les villages que nous devions traverser en cours de route.

Il ne m’était jamais venu à l’esprit que ces villages n’avaient non seulement ni boulangerie ni épicerie ni aucune boutique d’aucune sorte mais pas même un dépôt de pain !

« La Marseillaise débarque !», me dis-je, furieuse contre moi-même de mon manque de prévoyance.

Je dus accepter leur hospitalité, malgré ma gêne. Et même aujourd’hui, je garde un souvenir ému de leur générosité. Ils formaient un couple adorable, marié, me dirent-ils depuis plus de trente ans et il n’était que de les voir pour se persuader qu’ils s’aimaient encore. Ils étaient touchants tous les deux, elle devant « primera » et lui derrière, tenant à la main sa tablette électronique avec laquelle il ne s’orientait que pour une seule chose : les couches géologiques.

Il avait besoin de savoir quand s’étaient formées ces montagnes, quels glissements de terrain elles avaient subis et de quels matériaux elles étaient composées. Et il tentait de me l’expliquer gravement, dans son français un peu hésitant qui le rendait encore plus émouvant. Après tout, je n’étais rien pour lui et je ne savais rien, question géologie. Pourquoi aurait-il dû se mettre en peine pour moi ! Mais Pilar n’était pas en reste ; sa sollicitude s’exprimait de manière plus concrète mais était tout aussi sincère.

En arrivant à Sarrance, but de notre randonnée ce soir-là, nous eûmes la surprise de voir l’Autrichien et l’Allemand à la terrasse de l’unique café du coin. Ils devaient être là depuis un certain moment puisqu’ils avaient déjà fini une bière ou deux quand nous arrivâmes.

Ce fut donc une simple coïncidence si tous les cinq nous nous dirigeâmes en cœur vers le monastère de Sarrance, un endroit très chaleureux. Mais puisque nous finîmes par faire connaissance, autant leur donner leurs noms tout de suite. L’Allemand était de Berlin et s’appelait Roland. Il était sur le camino depuis quelques jours et allait jusqu’à Puente la Reina, but de mon voyage aussi. Le mage comptait, nous dit-il, rejoindre le Camino del Norte à partir de Puente la Reina. Quant à son prénom, il en avait deux, qui s’équivalaient dans les deux langues, allemande et française. Walter étant en général trop dur à prononcer pour des Français, il préférait donner son deuxième prénom, Gauthier.

La conversation s’était tenue moitié en anglais – Roland parlait couramment l’espagnol et l’anglais – et moitié en français avec Walter-Gauthier.

Je regardais Walter avec suspicion et surprise. Walter, trop dur à prononcer pour des Français ? Qu’y avait-il de dur ? Val-tère. Et même si l’accent n’y était pas, la prononciation ne posait pas de difficulté à quiconque aurait compris qu’en allemand, le W se prononce V.

Et pourquoi diable ses parents avaient-ils jugé nécessaire de l’affubler d’un prénom français ?

Mystère.

Ce qui est sûr cependant, c’est que seul Roland l’appelait Walter. Pour tous les autres, semblait-il, il était Gauthier.

Il ne le fut pas pour moi.

J’estimais que ce prénom de « Gauthier » était de sa part une affectation. Je doutais même que ce fût là comme il le prétendait son deuxième prénom.

Pendant l’heure qui suivit, j’eus la surprise et la grande joie de revoir Bénédicte. Bénédicte était l’hospitalière momentanée du monastère de Sarrance. C’est elle qui pour une quinzaine allait s’occuper gratuitement de préparer le dîner et le petit-déjeuner, de faire la vaisselle et le ménage. Mais elle était aussi celle qui à Marseille m’avait délivré ma credencial.

Nous tombâmes dans les bras l’une de l’autre, ravies de nous revoir.

Le dîner fut le seul de mon très court camino à être parfait, excellent ; un pur moment de bonheur. La nourriture y était pour beaucoup car Bénédicte nous avait concocté un dîner royal mais il y avait aussi la vivacité des convives.

J’étais assise en face de Roland à qui je traduisais ce qui se passait à table car visiblement son mentor, Walter-Gauthier, n’y songeait pas.

A côté de Roland était assis Christian – le deuxième Christian de mon histoire. Bénédicte m’avait dit de lui en chuchotant presque, avant de nous rendre au réfectoire : « Tu verras, il est ab-so-lu-ment a-do-ra-ble. »

Peut-être était-il adorable, je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que, dès que je le vis, je le soupçonnais d’être alcoolique. Il avait le teint rouge, presque violacé, les veines distendues de l’homme qui s’adonne à la boisson. Et pourtant, il fut le seul parmi nous à ne pas boire de vin.

Sans doute faisait-il le camino pour se désintoxiquer, me dis-je. Car même la néophyte que j’étais ne pouvait pas ne pas se rendre compte de l’extrême congestion du visage.

En mon for intérieur, je le trouvais courageux d’entreprendre un tel périple et de refuser du vin avec le sourire et la plus extrême politesse alors que le manque devait lui être intolérable.

Il n’était pas seulement poli, il était galant, et il l’était sans effort apparent. Je finis par comprendre pourquoi Bénédicte l’avait trouvé adorable.

Ce qui bizarrement rendit notre dîner si vivace et si gai, ce fut la présence des trois prêtres – ou moines, je ne sais guère au juste. Ils étaient plein d’esprit et rendirent ce repas léger. Ils avaient vraiment la foi mais pas une foi sectaire et dominatrice, non. Une foi légèrement moqueuse, humaine et compréhensive. J’avais été à Vêpres et j’avais été très touchée d’entendre le prêtre demander à l’assemblée des fidèles de prier pour la paix au Proche-Orient.

Du temps de Benoît XVI, me dis-je amère, on aurait parlé de « paix dans le monde » sans plus de précisions. Le Pape François, vraiment, avait fait évoluer les choses et j’eus une pensée émue pour lui, aussi.

A côté de moi, se tenait le père Philippe, de Toulon. Dès l’abord, il me tutoya sans vergogne et je le trouvais très sympathique ; il se rendait à Urdos. Mais nous n’allions malheureusement que jusqu’à Borce et je le regrettais.

Je l’ignorais alors, mais ce dîner fut le seul et l’unique de ma tentative ratée de camino à m’avoir apporté un peu de joie et de sérénité.

Le lendemain nous retrouva sur les routes, Jose, Pilar et moi. Nous cheminâmes jusqu’à Bedous où nous fîmes une halte. J’eus la surprise de croiser Roland d’abord, puis Walter et enfin Christian. Ce fut Roland qui m’apprit que si je voulais séjourner au gîte du Col du Somport, je devais réserver à l’Office du Tourisme de Bedous. Je suivis son conseil et découvris qu’il avait raison. Roland avait entre-temps retrouvé Walter puisqu’ils arrivèrent alors que j’achevais ma transaction et je découvris fortuitement que contrairement à ce que j’avais cru Walter ne connaissait pas Roland de longue date ; en fait, il ne connaissait même pas son nom de famille. Mais je ne compris pas pourquoi Roland et Walter avaient besoin d’établir une réservation en leur nom commun. Et là encore, je sentis la pression subtile mais insistante de Walter. Visiblement il tenait à tout diriger, y compris des choses aussi futiles que les réservations. Je ne compris pas alors et ne comprendrai jamais pourquoi Roland se trouvait – à l’âge qu’il avait – assujetti à la volonté dominatrice de son  mentor.

Quoi qu’il en soit, en sortant de l’Office du Tourisme, je croisais Christian. Il n’était pas au courant de la nécessité de réserver le gîte du Somport mais il m’assura qu’il allait le faire de ce pas.

En le quittant, je retrouvais Jose et Pilar. Malheureusement leur chemin s’arrêtait le soir même à Borce. Ils reprendraient ensuite le chemin de Pau où ils avaient laissé leur voiture et de là, la direction de la Galice d’où ils étaient originaires. Jose reprenait le travail le lundi suivant.

Ils avaient le cœur lourd de devoir quitter le Camino et j’avais du chagrin de les voir partir.

Je fis quelques achats à Bedous, pain bio et saucisson, fruits et tomates de saison… Puis nous reprîmes la route. En chemin, nous croisâmes d’abord Roland puis Walter. Ils firent avec nous les derniers kilomètres et arrivés près d’une rivière, nous nous baignâmes. Enfin…. il est plus juste de dire que Pilar et Jose se baignèrent, que je trempais les pieds et que Walter resta sur la rive à observer les oiseaux à l’aide de ses jumelles. C’était d’ailleurs impressionnant de voir le poids que Walter transportait, en-dehors de sa bedaine personnelle, cela va de soi. Il avait des jumelles, une tablette dernier cri et… mille autres choses nécessaires à sa survie mais qui me paraissaient vaguement ostentatoires. Ceci étant dit, il faut lui rendre cette justice, Walter était un excellent marcheur.

Quant à Roland, il semblait avoir disparu… jusqu’à ce que levant les yeux, je le surprenne m’observant du haut d’un rocher. Il fit un plongeon très net et sans bavure et je l’admirais alors plus qu’il n’était peut-être nécessaire.

J’eus le temps de le contempler aussi quand il sortit de l’eau et je me fis la réflexion que Roland n’avait pas visiblement pas souscrit à cet engouement moderne qui consiste à considérer son corps au mieux comme un parchemin à enluminer, au pis comme un mur vierge à taguer à l’encre indélébile.

Et cet absence de tatouage, absurdement, me le rendit plus proche, plus précieux.

Quand nous reprîmes la route, Walter avait pris les devants, me chargeant de dire aux autres qu’on le retrouverait « au bar ». Quand je transmis l’info, Roland eut une réaction étrange : il pressa le pas et me planta là.

Nous parvînmes sur la place du village de Borce quelques minutes plus tard. Walter et Roland étaient assis en compagnie de deux jeunes Allemandes. Je supposais qu’ils s’étaient rencontrés là par hasard et qu’ils avaient sympathisé, étant tous Germains. Mais ce qui me heurta, ce fut leur attitude. Walter et Roland nous tournaient le dos, non pas physiquement mais métaphoriquement. Ils ne nous connaissaient plus et un observateur étranger n’aurait jamais pu soupçonner qu’une demi-heure auparavant nous étions dans l’eau de concert.

Pilar fut aussi affectée que moi car je la vis faire un geste pour réunir nos deux tables. Elle s’arrêta à mi-course, jugeant comme je le faisais que c’était inutile. Nous avions cessé d’exister.

Et pendant que chacun de nous faisait comme si tout était absolument normal, je remarquais pour la première fois la table devant nous. Elle était occupée par Christian.

Je fus contente de le voir mais il se leva brusquement. Il en était à son deuxième verre de bière, dit-il, et il était temps qu’il prît ses quartiers au gîte.

Je ne crois pas m’être demandée à ce moment-là comment il avait pu nous devancer. Après tout, à Bedous, il n’avait pas encore fait sa réservation du Somport. Comment se faisait-il dès lors qu’il nous eût dépassés sans nous croiser jamais ?

Nous bûmes nos bières en silence et à notre tour nous levèrent le camp. Nous marchâmes jusqu’à l’entrée du village où se trouvait le gîte d’étape et nous en prîmes possession. Une affiche nous informait aimablement – en français et en espagnol – que le gérant viendrait nous enregistrer dans la soirée. Entre-temps, nous étions invités à nous installer. Ce que nous fîmes mais ce gîte était petit et n’avait que 6 lits. Ce fut Pilar qui m’annonça la mauvaise nouvelle – mauvaise pour moi mais pour eux aussi j’en jurerais. Ils avaient fait le calcul : Christian, Walter, Roland, moi et les deux Allemandes, nous étions six. Ils ne pensaient pas équitable d’occuper deux lits utiles à d’autres. Après tout, ils partaient avant l’aube le lendemain matin et ils partaient d’Etsaut, distant d’à peine un kilomètre de là. Ils iraient donc squatter le gîte d’Etsaut.

Je ne m’attarderai pas sur nos sentiments respectifs. Je crois sincèrement que nous avions vraiment des regrets de nous quitter de cette façon mais je comprenais leur décision. A leur place, j’aurais eu la même.

Nous restâmes donc seuls, Christian et moi,  à attendre les autres.

Ce fut une étrange soirée, presque surréaliste sous bien des aspects. D’abord  Christian m’annonça qu’il « allait faire quelques courses » et je l’attendis en vain pendant une heure. Puis quand il fut là, je fus assez déconcertée de le voir tenter maladroitement de cacher un joint directement sous la table du dîner. Je le mis à l’aise. Je ne suis pas bégueule. Sa gourde en fait – j’appris le fait avec étonnement – ne contenait pas d’eau mais du rhum qu’il était prêt à partager avec moi bien qu’il n’y en eût plus beaucoup.

Je refusais.

Je le laissais tranquille car visiblement c’était ce qu’il souhaitait plus que tout au monde, qu’on le laissât tranquille profiter de ses addictions et je pris le chemin du village.

À la terrasse du café, je retrouvais Walter et Roland mais sans les filles, parties pour Urdos, à plus d’une heure de là, m’apprirent-ils. Dans la foulée, j’appris qu’en fait, il n’avait jamais été question pour eux de rejoindre le gîte d’étape, ils avaient réservé une chambre avec cuisine au-dessus du bar.

Je leur cachais à quel point j’étais déçue. Bien sûr, ils n’avaient pas de comptes à rendre, c’est pourquoi je ne mentionnais pas que si nous l’avions su, le départ de José et Pilar aurait été différé et nous nous en serions tous mieux trouvés. Je doutais qu’ils pussent comprendre. Ils étaient uniquement centrés sur eux-mêmes. Pilar, José, Christian, c’étaient là pour eux des noms dénués de sens et si je leur avais demandé mon nom, je doute vraiment qu’ils eussent pu répondre.

Pouvais-je m’asseoir ? – j’avais en l’esprit Christian en train de se saouler et de rejoindre un semblant de septième ciel, et j’avoue que je ne tenais pas tellement à me retrouver seule face à lui.

J’eus la très nette impression que si Walter avait pu me refuser un siège à leur table, il l’aurait fait. Mais il ne le pouvait décemment pas et sur l’aimable invitation de Roland, je m’assis et commandais une bière.

Il y a des gens, je sais, qui prétendent qu’ils peuvent déceler l’orientation sexuelle des gens en quelques minutes.

Je ne suis pas de ceux-là.

A ce jour, j’ignore ce qu’était au fond la relation entre Walter et Roland. Tout ce que je puis dire avec un certain degré de certitude – sujet bien sûr à caution – c’est que Roland me regardait comme un homme regarde une femme. Mais je peux me tromper.

Et d’ailleurs cela ne change rien à la suite de l’histoire.

Quant à Walter, peut-être tout ce dont il avait besoin, c’était d’une mâle camaraderie. Ou d’une alliance germanophone, je ne sais.

Je passais une misérable soirée ; rentrée au bercail, j’attendis un Christian qui semblait avoir disparu. Puis, nous nous assîmes enfin à table.

Le temps menaçait et nous aurions de la pluie le lendemain, à n’en pas douter. Je crois que ce fut là l’un des deux seuls sujets de conversation. Je me rappelle pourtant qu’il mentionna sa femme, restée à la maison et son camino entrepris déjà l’an dernier. Il était sur les routes depuis dix jours et n’irait que jusqu’à Canfranc-Estación, de l’autre côté de la frontière, avant de reprendre le chemin du retour. Il me parla de sa femme avec détachement, voire un brin de mépris mais il était trop galant pour s’appesantir sur la question. Quant il se mit à bruiner, nous rentrâmes nous coucher.

Christian et moi avions l’avantage d’avoir une chambre chacun et je fus soulagée de voir que notre solitude à deux ne lui avait pas donné des idées. En fait, je suis persuadée aujourd’hui qu’il était très heureux de l’opportunité qui lui était offerte de pouvoir boire tout son saoul et au-delà, à son aise et sans témoin.

Je fus réveillée par les grincements de l’escalier en bois. Un silence puis le bruit de nausées, de vomissements et une chasse qu’on fait couler. A ma montre, il était cinq heures du matin.

« Bienvenue sur le Camino », me dis-je désabusée. Je commençais vraiment à regretter d’être là.

Bien entendu, quand je me levais, je fis semblant de n’avoir rien remarqué.

Si un homme vomit ses tripes à cinq heures du matin, il ne sert à rien de lui faire observer que ça n’a rien à voir avec une possible grossesse.

Le lendemain fut semblable à la soirée de la veille, morne, désespérante et traînante en longueur.

Il avait été convenu que nous prendrions le bus d’Etsaut au col du Somport car en fait, à part une courte variante, ce trajet-là se faisait uniquement sur la route et ni Christian ni moi n’avions eu envie de manger seize kilomètres de bitume sans aucun trottoir ou bas-côté, sans visibilité aucune et par mauvais temps ; Roland et Walter, plus courageux que nous, n’avaient pas été dissuadés de tenter l’expérience. Nous déjeunâmes donc à Etsaut et tandis qu’il restait à la terrasse du café boire un verre de coca, j’allais me balader.

Mais il pleuvait par moments, le sol était glissant et même la rivière avait perdu de son charme.

J’étais désœuvrée, oisive et pour tout dire très déprimée. On m’avait dissuadée de partir en été, arguant la chaleur et la foule des grands jours sur le chemin. En fait, j’avais pour seule compagnie un alcoolique qui devenait hargneux quand il était en manque, et en fait de chaleur, j’avais droit à de la pluie, de la brume et des orages. Et encore, me disais-je, j’étais bien heureuse que Christian fût là ! Sans lui, je me serais sentie plus perdue encore.

Je ne sais pas ce que j’avais espéré, mais ce n’était pas ça.

« Allons, me dis-je, haut les cœurs ! Cela finira bien par s’arranger. »

J’avais dans l’idée qu’une fois en Espagne, tout irait subitement bien mieux.

Avec le recul aujourd’hui, je regrette de n’avoir pas fait comme Roland et Walter et d’être montée à pied. Sans doute marcher sur la pluie est fastidieux ; marcher sans visibilité dangereux. Mais j’avais rompu sans le savoir un code secret : ce sont les trois premiers jours qui sont les plus difficiles. Roland me l’avait dit et je regrette de ne pas l’avoir entendu.

Ce sont les trois premiers jours qui sont pénibles ; le sac-à-dos pèse toujours trop à ce moment-là. Au bout de trois jours – comme pour la cigarette, vous n’êtes pas vacciné mais la vie redevient supportable – mentalement, vous êtes préparé à continuer. Vous avez surmonté le plus dur…. du moins pour un moment, jusqu’à ce que l’ennui vous rattrape, que la lassitude vous broie ou que vos pieds vous lâchent.

Mais j’avais sans le savoir rompu un pacte secret. J’avais douté de mes capacités.

Quand le moment viendrait de tester ma force de caractère, il me trouverait défaillante.

Quand nous arrivâmes au gîte du Somport en fin d’après-midi, Roland et Walter étaient en train de se faire un casse-croûte, des pâtes à la bolognaise, me sembla-t-il. Mais ils n’étaient pas seuls à table. Les deux jeunes Allemandes étaient avec eux. Roland fut assez sympa pour me demander comment s’était passée ma journée. Je la rendis meilleure qu’elle ne l’avait été et nous conversâmes agréablement pendant une minute ou deux. Ce fut une des deux jeunes Allemandes qui nous interrompit d’une remarque faite en français. « Tu parles drôlement bien l’anglais pour une Française ! D’habitude, les Français ne savent pas parler les langues étrangères. »

Je la regardais un moment, abasourdie.

Ni elle ni sa copine ne s’était présentée. Au jour d’aujourd’hui j’ignore encore leurs prénoms. Et elle interrompait ma conversation pour me complimenter sur mon anglais ! Je trouvais la remarque désobligeante et vraiment très condescendante. Elle n’était pas Anglaise. Partant, elle n’avait pas à juger de mon degré de compétence dans cette langue.

Aurait-elle apprécié si je m’étais tournée vers elle pour lui dire : «  Tu parles drôlement bien l’anglais pour une Allemande ! Comment ça se fait ? »

Je répliquais d’un ton aussi calme que je le pus que c’était là un cliché.

« Mais pas du tout, répondit-elle vivement, tout le monde le dit, ça ne vient pas de moi ! »

Puis elle dut sentir qu’elle risquait de passer pour raciste – politiquement correct à l’américaine oblige – car elle rajouta vivement que même sa mère le disait, et elle était Française !

Je sentis mon visage virer au cramoisi sous le coup de la colère.

Et sa mère, elle le parlait comment, l’allemand ? En pointillé ?

J’aurais pu lui rétorquer que tout le monde avait prétendu pendant des siècles que la Terre était plate. L’idée, je crois, avait pourtant été abandonnée depuis longtemps. Une erreur que tout le monde répète à l’envi n’en reste pas moins une erreur.

Et j’aurais pu lui apprendre une chose ou deux, question linguistique.

Mais je ne me contrôlais plus suffisamment. Je la plantais donc là avant de m’aviser à lui faire une scène. Ou de lui faire un cours magistral. Ou les deux.

La patience est une vertu cardinale. Ce n’est malheureusement pas la mienne.

Si seulement elle s’était présentée avant de me faire la morale et avait tenté un brin de conversation, sans doute l’aurais-je mieux pris. Mais le fait qu’elle s’interpose dans une conversation où elle n’avait pas sa place, pour – comme une princesse  –  me complimenter sur mon niveau de langue, non, je ne l’ai pas supporté.

Je sortis faire un tour et partis me balader. Christian voulait bien faire un tour, mais vers la frontière. Je fus assez naïve pour lui demander pourquoi, puisque nous devions de toute façon y passer le lendemain.

Plus tard, je compris. Le seul magasin alentour se situait de l’autre côté de la frontière et il avait besoin de faire le plein.

Christian partit donc pour l’Espagne et je partis en direction de la forêt. Mon seul vrai moment de bonheur de la journée et de la soirée qui allait suivre me vint des myrtilles et des fraises des bois que je trouvais sur le chemin.

Il n’y a pas de petits plaisirs.

En rentrant – il avait recommencé à bruiner – je trouvais le gîte uniquement occupé par un couple de Français. Je fus absolument ravie de les voir. Enfin, me dis-je, les choses s’arrangeaient. Si d’autres personnes étaient là, l’ambiance électrique finirait par s’évaporer.

Ils étaient sur le GR 10, me dirent-ils et étaient partis depuis plusieurs jours. Le GR10 croisait le Camino en cet endroit, m’apprirent-ils. Nous parlâmes un peu tandis qu’ils étendaient leur linge à sécher et puis, ils partirent dans leur chambre, la seule chambre dotée d’un seul lit à deux places.

Étant le seul couple à bord, personne ne songea à leur contester cette faveur.

Ils partirent donc s’y réfugier, ce qui doit être un des termes exacts puisqu’on ne les revit plus de la soirée. Au choix, on peut aussi dire «s’y lover». En clair, ils auraient tout aussi bien pu ne pas être là. Je jugeais leur façon de faire cavalière mais je suis sans doute partiale. Ce qui est sûr néanmoins, c’est que je devais les revoir très brièvement le lendemain matin où ils me piquèrent ma place dans la salle-de-bain avant de me claquer la porte au nez.

Puis ils s’en furent, sans un adieu.

Mais puisque je laisse là les deux-tiers de mes compatriotes, il me faut revenir à la fameuse soirée où, et c’est tout à leur honneur, les Germains tinrent le premier rôle. Il faut dire que si leur nombre équivalait à présent le nôtre, ils avaient un esprit de corps que nous ne possédions pas.

Il était tard déjà – vingt heures passées – quand ils revinrent de la frontière. Ils étaient allés, eux aussi, au ravitaillement. Ils revenaient avec du jambon, du fromage et plusieurs bouteilles de vin. Walter se mit tout de suite au travail, à découper de belles tranches de fromage et de jambon fumé. Christian lui souhaita bon appétit. Walter ne daigna même pas lui répondre.

Le seul à dire quelques mots, ce fut Roland. Il avait ouvert son guide et me parla du trajet du lendemain. Ils comptaient bien marcher d’une traite jusqu’à Jaca et me demanda si c’était mon cas aussi.

J’ai sans doute l’imagination maladive. Je ne sais. Mais, à cet instant précis, je sentis le regard de Walter se poser sur moi. S’il avait pu me faire disparaître d’un coup de baguette magique, il l’aurait fait. Rarement ai-je ressenti un tel sentiment de rejet sans qu’un mot fût échangé. Il me voulait au diable Vauvert. Ou au diable tout court, de préférence.

L’ignorant, je répondis à Roland que malheureusement je ne me sentais pas de faire Somport-Jaca tout d’une traite ; il y avait tout de même trente et un kilomètres.

Roland parut déçu et me fit remarquer que ce n’était pratiquement que de la descente. C’est vrai, lui répliquais-je. Je n’osais pas lui dire que si je le trouvais, lui personnellement, tout à fait charmant, j’en avais plus qu’assez de ses compagnons de route. A la place, j’invoquais mes genoux. Les descentes sont mortelles pour les genoux. Il en convint avec gentillesse et nous ne poursuivîmes pas plus avant.

Les filles venaient de rentrer.

Ils se mirent à table. Je les observais faire avec désarroi.

Pas une seule fois, ils ne nous proposèrent de se joindre à eux. En fait, ce qu’ils auraient dû faire, c’était de nous proposer à Christian et à moi d’aller à la frontière avec eux chercher de quoi faire un festin ensemble.

Visiblement l’idée ne leur en était pas venue – ou plus exactement, si elle leur était venue, ils avaient décidé de l’écarter comme mauvaise.

Je me souvenais de nos anciennes tablées, à nous marcheurs de longue date. Il y avait à l’époque une symbiose, une camaraderie que je ne retrouvais pas.

Autrefois, je tiens vraiment à souligner le fait, on aurait fait table commune. Une telle division dans un gîte aurait paru inconcevable.

Finalement, me répétais-je en boucle, c’était tout aussi bien, cette halte à mi-parcours, à Vallanúa. Les chances que nous avions de les croiser encore par la suite seraient alors quasi nulles.

Fidèles à eux-mêmes, ils occupèrent en moins de temps qu’il ne faut pour le dire tout l’espace. L’espace en trois dimensions. D’abord ils s’étalèrent puis ils se mirent à rire et à parler très fort. Leurs ébats retentirent dans tout le gîte, indépendamment des cloisons. De concert, Christian et moi leur laissâmes le champ libre. Il n’y avait rien à faire. Nous étions personæ non gratæ.

Christian prit la chose très bien. Il avait de quoi se restaurer le moral par ailleurs ; tout allait donc pour le mieux.

Je ne pouvais en dire autant. Je fis un tour à l’extérieur pendant un certain temps et je ne rentrais que lasse d’être dévorée sur pied par les moustiques. Sur le point de me mettre au lit – nous avions convenu, Christian et moi, de partir tôt le lendemain – j’entendis Édith Piaf chanter à pleine voix, et le son était bon, je peux le garantir.

Comme attirée par un aimant, je revins dans la pièce principale. Édith Piaf chantait « La vie en rose ». « Milord » lui succéda. J’écoutais les sons qui provenaient de la tablette de Walter et comme ils levaient tous le regard vers moi, je confessais que la voix d’Édith Piaf m’avait attirée.

La deuxième Allemande, dont je ne connaissais pas plus le nom que celui de la première, ricana. Ce n’était pas un ricanement méchant, plutôt un rire plein de sous-entendus, du style « On l’aurait parié. »

 » Ich hab nichts bereut! »

Sans doute Édith Piaf pouvait-elle dire qu’elle ne regrettait rien. Moi si.

Ce que je regrette, c’est la suite. Mon propre comportement.

Roland me demanda de traduire. Il trouvait que les chansons de Piaf gaies au son et il avait du mal à croire qu’elles fussent en fait très tristes.

Il était gentil et courtois. Car à supposer qu’il eût besoin d’une traduction, il avait deux personnes à sa table qui auraient pu lui en donner une, même approximative.

Mais je m’exécutais néanmoins, charmée de sa requête. J’en dis plus que je n’aurais dû, notamment sur la vie triste de Piaf, et je m’arrêtais, confuse. Je craignais de m’être laissée aller. Mais Roland me proposa de me joindre à eux et je crois que son invitation était sincère. Il se poussa pour me faire de la place sur son banc. Mais je refusais.

Il m’est arrivé, depuis, de le regretter amèrement. Je ne sais si je fis bien ou non. Tout ce que je puis dire, c’est que Roland était le seul à souhaiter me voir rester. Je sentais un fort courant d’hostilité de la part de Walter et de la première Allemande. La deuxième était neutre, dans l’expectative et ne fit rien, jamais, qui indiquât le moindre parti-pris. J’imaginais la suite, moi assise et les autres pérorant dans un allemand bien trop sophistiqué pour moi. Très vite, je me serais sentie exclue et j’aurais dû me lever et partir en m’excusant.

Je me serais sentie humiliée, d’autant plus que la chose aurait été faite délibérément.

Bien sûr, je ne saurai jamais à présent si mon imagination ne m’a pas alors joué un tour pervers.

Peut-être aurions-nous devisé très amicalement, dans le plus pur esprit de l’Entente cordiale, à l’européenne, et j’aurais infligé aux autres mon allemand rudimentaire et imparfait dont ils auraient ri sans méchanceté. Peut-être bien. Mais j’en doute.

Quoi qu’il en soit, la question ne se pose plus. J’ai quitté la pièce avec un sourire à Roland pour tempérer mon refus.

Dès que je fus sortie, les rires et les clameurs que mon entrée impromptue avaient fait cesser reprirent de plus belle. Et n’eurent été les deux textos que je reçus d’amis à moi restés à Marseille, je crois bien que j’aurais déprimée plus encore que je ne l’ai fait.

C’est que, couchée sur mon lit dans le noir – il était près de onze heures – j’entendais de l’autre pièce les clameurs joyeuses et de ce côté-ci de la cloison, le bouchon d’une gourde qu’on dévisse et le bruit, ténu mais réel, d’une lampée qu’on avale. Christian non plus, visiblement, n’arrivait pas à dormir.

Et c’est vrai que l’alcool, ça aide.

« L’Anschluss d’un côté et les Français en pleine débâcle de l’autre», pensais-je complètement déprimée. « Au moins, on ne déroge pas à la tradition ! »

Et je finis par m’endormir, avec l’idée absurde qu’une fois la frontière passée, tout irait très nettement mieux. Il suffisait de tenir, c’est tout.

J’ai déjà raconté comment, au matin, alors que j’avais déjà déposé ma trousse de toilette dans la salle-d’eau, le fameux couple du GR10 se pointa, réquisitionna par le nombre ladite pièce et me ferma la porte au nez, me laissant tout juste le temps de récupérer prestement mes affaires.

Ce que je n’ai pas dit, c’est la suite.

Il faut que je décrive les lieux à ceux qui ne connaissent pas le gîte du Somport. On y accède par la route et on y entre grâce à un code d’accès, obtenu après paiement à l’office du Tourisme de Bedous. Il n’y a sur place nul gérant. Dès l’entrée, dans le couloir, on fait face à la pièce principale composée d’un réfectoire et d’une cuisine ouverte. De chaque côté du couloir, on trouve une salle-d’eau et des dortoirs.

On comprendra donc aisément que, me retrouvant sans salle-d’eau, j’ai fait le choix d’aller voir en face, côté allemand. Car oui, nous avions aussi dormi par nationalités, nous dans les dortoirs de droite, die Anderen à gauche, c’est aussi ça, l’Europe.

Quoi qu’il en soit, je fis donc demi-tour et opérais une retraite stratégique vers la deuxième salle-d’eau mais je n’allais pas loin.

Quelqu’un avait bloqué la porte de séparation menant aux dortoirs allemands.

Entrée interdite ; chasse gardée.

Plus efficace en tout cas que la ligne Maginot, cette porte de séparation. Mais bon, en même temps je suis pacifiste. Il vaut mieux quand on parcourt les chemins de Compostelle.

Je fis donc un deuxième demi-tour qui me ramena juste à mon point de départ, dans ma chambrée et j’attendis patiemment que la salle-d’eau dite « française » se libère.

Quand enfin, nous prîmes la route, Christian et moi, il était près de huit heures. L’Anschluss dormait encore, ce qui me parut de bon augure. Mais vu qu’ils avaient fait du raffut jusqu’à une heure avancée de la nuit, un tel calme semblait normal.

On peut dire ce qu’on voudra sur Christian mais force est de constater qu’il avait plus de bon sens jacquaire que je n’en eus jamais. D’abord, quand nous partîmes, il me fit remarquer que nous marchions sur la route. En vérité, toute à ma joie du départ, je ne m’en étais même pas aperçue ! Je n’avais pas remarqué qu’il n’y avait aucun bas-côté et que nous devions faire attention à éviter les voitures arrivant en sens inverse. D’autant plus que le brouillard nous enveloppait de toute part.

Arrivés à la frontière, ce fut lui qui suggéra encore que nous nous arrêtions au café-bar-alimentation de Candanchú, non seulement pour y prendre un café mais pour que je puisse y déposer un tampon sur ma credencial. Je n’y avais même pas songé !

On prit aussi des photos à la frontière. C’était symbolique, bien sûr. Mais quand je regarde cette photo aujourd’hui, j’ai un souvenir ému pour Christian. Sans lui, cette photo n’aurait jamais été prise. On m’y voit, arborant un gai sourire, portant mon sac fièrement sous la bannière bleue étoilée européenne qui porte l’inscription « Espaňa » en son centre.

Je ne faisais pas le signe V de la victoire mais c’était limite.

Comme on peut être ingénu, parfois !

Nous abordâmes la descente. La deuxième photo stipule : « 858 km. A Santiago. »

«  On n’a jamais été aussi près ! » déclara Christian.

Je ris et continuais à avancer.

Deux heures plus tard, j’avais cessé de rire. Nous étions perdus. On ne voyait plus de balises nulle part et tout ce qu’on pouvait observer, c’était à perte de vue un terrain vague et dans le lointain, une maison isolée et une route.

« Tous les chemins mènent à Rome. » me dit Christian avec un bel aplomb. Je le regardais avec surprise et confusion. Que voulait-il dire ?

C’était très simple, m’expliqua-t-il. On allait rejoindre la maison, distante à moins de deux kilomètres de là au jugé et demander à ses habitants de nous remettre dans le droit chemin.

Je le dévisageais avec stupeur et incrédulité. Il était sur les routes depuis près d’une quinzaine et étais prêt à commettre une erreur de débutant ?

Seul un débutant serait prêt à parcourir deux kilomètres de plus dans la mauvaise direction avec l’espoir fallacieux d’aboutir par miracle à un raccourci. C’est un mirage. Les raccourcis en randonnée n’existent pratiquement jamais et pour une bonne raison : dès qu’on sait qu’ils existent, ils cessent d’être des raccourcis pour devenir le chemin officiel. Et je ne voyais aucune raison de parcourir deux kilomètres – à pied trente minutes – pour ne trouver personne au gîte qui nous renseignerait, ou pire, qui nous ramènerait à notre point de départ.

Non, ce qu’il fallait, lui dis-je me souvenant des sages conseils de Bénédicte, c’était de revenir sur nos pas jusqu’à la dernière balise que nous avions vue et de là repartir sur de bonnes bases.

Il me suivit en grommelant mais bientôt nous retrouvâmes les balises. Nous étions sauvés !

A Canfran-Estación, nous prîmes un café puis Christian se rendit à l’office du Tourisme. Il avait d’abord été question qu’il rentre en France de Canfran-Estación, mais il en abandonna très vite l’idée. Visiblement il n’avait guère envie de rentrer au pays retrouver sa femme. Il était nettement mieux sur les routes dont il photographiait tous les panneaux avec fidélité et ténacité.

Au début, je m’étonnais qu’il ne prît aucun cliché du paysage, des Pyrénées en l’occurrence. Mais je finis par comprendre. Les panneaux routiers, c’était la preuve tangible qu’il s’était bien rendu là où il prétendait avoir été marcher.

Nous atteignîmes le Pont de l’Aragón et Canfranc Pueblo vers midi. Là encore, nos points de vue différèrent. Il était en faveur d’un coca à la terrasse d’un café. J’étais pour un pique-nique près de la rivière, les pieds dans l’eau. Nous finîmes par nous mettre d’accord. J’irai à la rivière ; il irait au café et on se rejoindrait une heure plus tard.

Je ne puis aujourd’hui décrire le bonheur indicible que j’ai eu à ôter mes chaussures de marche et à plonger mes pieds dans la rivière. Je ne l’aurais pas admis à voix haute mais j’avais des ampoules aux deux pieds.

(…)

Je le savais avant mon départ ; c’était prévisible. Mais j’avais cru pouvoir gérer mieux que je ne le faisais ces boursouflures intempestives et douloureuses. En vérité, je n’avais pas le moral. Ce camino, ce n’était pas ce que j’avais espéré. D’ailleurs je ne sais pas ce que j’avais espéré. Plus de sollicitude et de solidarité peut-être. Mais je dis ça…. au fond je n’en sais rien.

Je déjeunais tranquille ; l’eau était froide et je balançais les pieds de part et d’autre, éclaboussant comme une gosse les alentours. Après tout, il n’y avait personne.

Enfin, c’est ce que je crus jusqu’à ce que du coin de l’œil, je ne capte des couleurs inhabituelles.

Je redevins très adulte, d’un coup, comme inquiète, à l’affût.

Sur ma gauche, mon œil avait enregistré un mouvement. Je levais la tête. Sur le Pont de l’Aragón, deux silhouettes se détachaient. De prime abord, je les pris pour des cyclistes. Bien entendu, le pont me cachait leurs vélos mais ils arboraient des maillots de cycliste. Enfin, de loin, c’est ce qu’il me sembla. Des maillots jaunes et noirs, assez criards et collants, de ceux que portent les cyclistes. Mais sur la droite, le plus grand des deux leva les mains à hauteur de ses yeux. Sur le coup, je crus qu’il me faisait signe mais bientôt je reconnus mon erreur.

Il ajustait des jumelles au niveau de ses yeux. Et je compris tout d’un coup. Il ne s’agissait pas de cyclistes. Il s’agissait là de Walter. Et de son éternel acolyte, Roland.

J’étais trop loin pour les reconnaître mais je ne pouvais oublier Walter en train de traquer les vautours dans le ciel.

Visiblement, le vautour ou la bête sauvage à cet instant précis, c’était moi.

Je fis la grimace. Délibérément. Tu veux traquer, me dis-je, prends ça. Et je lui fis une grimace.

Je suis à peu près certaine qu’à ce moment-là, Walter rigola et passa ses jumelles à Roland.

Je fixais mon regard sur l’objectif. Roland, ce n’était pas pour moi Roncevaux, mais c’était résolument ce qui me resterait de romance quand tout serait dit et oublié.

Un moment magique au milieu de toutes les bombes et de tous les missiles de cet été-là.

Et sans que nous n’ayons échangé un mot plus personnel que ne l’exigeait la bienséance.

Je finis bien entendu par reporter mes regards sur la rivière et quand je levais les yeux, il n’y avait plus personne sur le Pont de l’Aragón, et il était temps de retrouver Christian.

Christian était à la terrasse de l’unique café du coin : il dégustait un coca.

Il m’apprit que Walter et Roland venaient de passer, ce qui ne me surprit pas outre mesure, mais il ajouta qu’ils avaient continué leur route tout droit.

Tout droit, comment ça tout droit ?

J’ouvris mon guide. Il était inscrit : « Près du rio, prendre le chemin derrière l’église et enfin le sentier. »

Et l’église n’était pas tout droit sur la route mais à gauche en retrait.

Et je compris soudain, comment s’étant levés à neuf heures ou plus tard encore, ils pouvaient à midi nous avoir rattrapés.

Ils n’avaient pas suivi les chemins et les balises ; ils avaient tracé sur la route, mangeant du bitume pour le deuxième jour consécutif. Et effectivement, ils seraient à Jaca le soir même.

«  Et les filles n’étaient pas avec eux ? » demandais-je à Christian. Il fit un signe de dénégation et eut un haussement d’épaules. Après tout, elles n’avaient pas sympathisé avec lui non plus.

Puis, continuant à boire son coca, il alluma une autre cigarette : « Une dernière pour la route. »  dit-il. Sans moi, pensais-je. Et je lui dis que j’allais commencer à cheminer. Il marchait plus vite ; il me rattraperait.

Nous parvînmes à Villanúa vers le milieu de l’après-midi. Mes pieds me faisaient terriblement souffrir mais je crois que si j’avais pu savoir à l’avance la morne désespérance que représentait Villanúa, je me serais levée à quatre heures du matin pour être à Jaca le soir.

Il faut se représenter un superbe joli village…. mais sans rien, à part l’auberge au milieu de la petite place principale. Quand j’eus fini le repérage pour le lendemain, il ne restait rien à faire.

Et c’est volontiers que je me serais saoulée si je l’avais pu.

Je fus reconnaissante à Christian d’être là. Quoi qu’on en dise, dîner seule dans une auberge étrangère, c’est pis qu’un pensum ; c’est le repas du condamné.

Sitôt le repas terminé, nous partîmes nous coucher ; il n’y avait rien d’autre à faire de toute manière.

Nous avions heureusement, Christian et moi, chacun notre chambre. Et heureusement, je suis une bonne dormeuse. Bien des gens, je sais, ont besoin de boules Quiès pour dormir ou un matelas spécial ou je ne sais quoi.

J’ai cette chance de pouvoir dormir à peu près n’importe où et c’est pourquoi j’allais m’endormir quand une bienheureuse quand vaguement, dans mon demi-sommeil, j’entendis des coups tambourinés sur une porte. Pour un peu, j’aurais presque dit qu’une pluie de coups s’abattait sur une porte dans le couloir.  (…)

Laurence Esbuiée©2015