Critique : “Benalla, la vraie histoire”

Critique : « BENALLA, LA VRAIE HISTOIRE » de Sophie Coignard

Livre sans doute décevant. Pour ceux qui ont suivi ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Benalla », cet ouvrage – qu’on n’ose appeler d’investigation – laisse sur sa faim et présente de nombreux défauts : imprécisions flagrantes, points de vue subjectifs en grand nombre, manque d’approfondissement des questions soulevées, généralités. « Benalla, la vraie histoire » est moins une étude qu’un résumé assez heureux d’une majorité de faits déjà portés à la connaissance du public.

Les imprécisions d’abord :

Lorsque Mme Coignard parle de « Jean-Pierre M., directeur des opérations chez Velours International » qui continue de « veiller » sur Benalla, on se demande déjà pourquoi son nom n’est pas indiqué en entier, comme c’est le cas des autres protagonistes. Qui est ce « M » dont on ne doit pas savoir le nom et pourquoi ? La réponse est donnée plusieurs pages plus loin où il est finalement précisé que ce « M » serait commandant de la DGSE, surnommé Arsène. Pourquoi distiller les informations au compte-gouttes ? « Il ( Benalla) n’avait pas 15 ans lors de son 1e court séjour à l’Élysée, mais il a gardé des contacts. » Et parmi ses « contacts », un policier de l’Eure non nommé du Service de Protection des Hautes Personnalités lui fait rencontrer ce fameux commandant de la DGSE.

Ma question : combien de garçons de 15 ans « sans piston » ( page 24) obtiennent au collège un stage d’observation au service de protection des hautes personnalités (SPHP) à l’Élysée, grâce au « cabinet du ministre qui s’occupe de tout », gardent des contacts ( dès l’âge de 15 ans) avec des membres imminents du SPHP qui vont l’introniser ensuite auprès des membres de la DGSE ?

Ces faits que Sophie Coignard nous dévoile auraient mérité un peu plus qu’une relation hâtive.

Autre fait bizarre, on apprend incidemment que la maman a aussi bénéficié de faveurs. La mère « Saïda Bensetti est fidèle au PS depuis qu’elle a obtenu en un temps record sa naturalisation nécessaire pour s’inscrire au concours du CAPES, grâce à l’intervention de l’homme fort de la région, Laurent Fabius. »

Autres questions : Sachant que quiconque a fait 2 ans d’études en France peut obtenir la nationalité française en 2 ans seulement, ça veut dire quoi « en un temps record » ? Si Benalla est né sur le sol français et que la mère y a fait ses études, pourquoi attend-elle les épreuves du CAPES pour se décider à demander la nationalité française ?

Ce qui nous amène à notre 2e point.

Le manque d’approfondissement et de recherche :

Ce Fabius providentiel pour la mère Bensetti-Benalla est loin d’être un homme politique de seconde classe. Bien qu’il soit lié dans notre inconscient collectif au scandale du sang contaminé, dans « Le Grand Manipulateur », Marc Endeweld met en lumière Laurent Fabius sous un jour différent. C’est qu’il a tout un réseau, le Fabius, qu’il va mettre au profit pour aider non seulement la belle madame Bensetti mais également Macron pour son élection.

Alors simple hasard ?

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D’après un article de l’Express   Lionel Zinsou, un autre des proches  de Fabius confie : « Laurent Fabius est, avec Dominique Strauss-Kahn l’homme politique de gauche qui dispose du réseau le plus puissant dans l’univers économique ». 1

On aurait aimé que Mme Coignard, au lieu de mentionner Fabius comme au hasard de la narration et la chance incroyable du garçon, se penche un peu plus sur la question. Surtout que la formulation est étrange : « Nicolas Sarkozy est bien organisé. Chaque 1e janvier, il appelle lui-même toutes les ‘’gueules cassées’’ de l’année précédente. De même aucun courrier ne reste sans réponse. (…) Ce n’est pas si fréquent, des mômes qui aiment les forces de l’ordre. Le cabinet du ministre s’occupe de tout. »

Pour un peu, on pourrait croire que c’est Nicolas Sarkozy alors qu’il était ministre de l’Intérieur en 2006 qui s’est personnellement occupé du recrutement du garçon !

De nouveau la question : combien de gamins de 14-15 ans font leur stage de 3e au sein du SPHP ?

J’aimerais bien avoir la réponse. Mais je serais surprise d’apprendre qu’ils sont des centaines.

Les points de vue subjectifs ensuite :

Pour une journaliste, ils devraient être rédhibitoires.

Florilège :

« Alexandre Benalla est entré par effraction dans un monde qui n’était pas le sien. »

Qui le prouve ? Plus je lis sur Benalla, plus je finis par être persuadée du contraire. D’autant que le monde de la Macronie est justement ça : un ramassis d’assoiffés de pouvoir dénués de toute éthique.

« Bien sûr, il le savait, ce merveilleux édifice pouvait s’effondrer à tout instant. »

« Alexandre essayait de ne pas penser à cette épée de Damoclès. »

« Il s’est battu contre les inégalités du destin et a embarqué sans complexe dans un ascenseur social bien endommagé. »

Qu’est-ce donc là si ce n’est de l’éthopée ? Si ce n’est pas de la romance, on s’en rapproche fortement. Je doute d’ailleurs que les événements de la Contrescarpe avant les révélations fracassantes du Monde aient jamais signifié pour Benalla « une épée de Damoclès » ni même que d’avoir une mère enseignante aux relations politiques influentes soit synonyme d’ « ascenseur social bien endommagé ». Bref, Sophie Coignard imagine les sentiments de Benalla et nous le peint sous les traits d’un jeune homme ambitieux mais racisé car nous nous serions acharnés sur le pauvre jeune homme par racisme collectif : « Il n’est plus un collaborateur respecté du président de la République. (…) Il retrouve ainsi la place qui lui était assignée dans la société par ce qu’il y a de plus obscène de l’inconscient collectif. »

Les approximations :

Macron, « celui qui ne cesse de monter dans les sondages et dont les médias raffolent. »

Rectificatif : Macron, celui qui a été propulsé par les dix milliardaires qui possèdent tous les médias ou presque en France.

«  Pour toutes ces raisons ( car Benalla aurait été « un fou du roi » drôle et « compétent ») Emmanuel Macron a laissé faire »

Un peu léger. Aucun « fou du roi » n’a jamais possédé plusieurs passeports diplomatiques, ne s’est rendu en mission en Afrique, n’a bénéficié d’un port d’armes, d’un logement de fonction quai Branly, d’une habilitation « secret défense » et d’un coffre mystérieux qui disparaît opportunément à la barbe de toute la police judiciaire.

Des parti-pris pour le moins étonnants :

« L’ex-ministre (Montebourg) sait que sa parole, même démonétisée, vaudra toujours plus que celle d’Alexandre Benalla. »

Alors là, les bras m’en tombent. S. Coignard veut-elle insinuer que la parole de Montebourg a perdu toute sa valeur parce qu’il a cessé d’être ministre ? Que sa parole vaut à peine plus que celle de Benalla et qu’au final, on peut la mettre en doute ?

Une vision « imbéciles heureux» des Macron :

«  Alexandre Benalla, son couteau suisse, qui arrange toujours tout, qui est si amusant et que Brigitte adore parce qu’il la traite avec respect et la fait rire. »

« Arrive toujours le moment où Emmanuel Macron pose la question humiliante :’’ où est Alexandre ?’’ »

« Qui prendrait le risque d’aller rapporter ses écarts de conduite au chef de l’ État ? Celui-ci risquerait d’en rire »

Dans le salon, le chef de l’État se retient difficilement de rire : »Vous avez de drôles d’amis, Alexandre ! »

« A ce stade, la seule solution, ce sont les blouses blanches ! » lance le président, hilare. Cet Alexandre est décidément une perle.

« Alexandre commence à nous coûter un peu cher. » C’est avec un calme olympien, d’un ton presque amusé qu’Emmanuel Macron prononce cette phrase devant quelques proches, en ce début d’année 2019.

« Le président en personne s’enquiert de son moral, l’encourage au besoin. »

« Emmanuel Macron intimera l’ordre d’arrêter de mettre des pièces dans la machine en provoquant Benalla. »

Ou les Macron sont réellement des imbéciles heureux ou S. Coignard leur fabrique une réputation sur mesure de légèreté insouciante  pour les protéger d’une accusation bien plus grave : celle d’avoir laissé prospérer au sein même de l’ Élysée un agent double. Ou trouble.

Elle-même avoue : « Certains policiers, certains magistrats se sont donné un mal fou pour surtout ne pas retrouver ce coffre. » Bien dit, sauf qu’on retombe là dans les approximations : qui sont ces « certains » magistrats ? Qui est le Procureur de Paris qui refuse le réquisitoire supplétif ? François Mollins est censé avoir toujours été en poste en août 2018. Mais pour un peu, on en accuserait volontiers Rémy Heitz.

« C’est fou combien, en quelques semaines, un inconnu chargé de tâches officiellement subalternes à l’Élysée se retrouve au centre d’une nébuleuse internationale et peu recommandable. » écrit justement S. Coignard. Au lieu d’approfondir la question, elle répète que Benalla était le fou du roi et que « Macron a besoin d’air dans cet Élysée compassé. »

Rappelez-moi qui est Coignard ? Ah oui, son mari travaille pour TF1 c’est-à-dire Bouygues et elle-même travaille pour le Point dirigé par Pinault. Une relation de cause à effet ??

L. Esbuiée © 28 juillet 2019

1https://www.lexpress.fr/actualite/politique/la-galaxie-fabius-au-service-de-la-diplomatie-economique_1621525.html