Dans la peau d’une djihadiste…

« Dans la peau d’une djihadiste. Enquête au coeur des filières de recrutement de l’État islamique » de Anna Erelle, éd. Robert Laffont.

Livre intéressant, par bien des aspects. D’abord par le sujet qui est abordé et la manière dont il l’a été. Ensuite, par le non-dit, ce qu’on ne peut s’empêcher de penser comme à la face cachée de l’histoire.

La journaliste, Anna Erelle, s’est dédoublée pour son enquête au point où elle-même confesse qu’il y eut une part de schizophrénie à continuer jour après jour à jouer le rôle qu’elle s’est créé. Le jour, sur son ordinateur, pour les besoins de son enquête, elle est Mélanie, 20 ans, qui vit avec sa mère et sa sœur dans un appartement dans la banlieue toulousaine et qui s’est convertie à l’islam à l’insu de sa famille ; la nuit elle est Anna, journaliste émancipée de 30 ans qui a infiltré les milieux islamistes virtuels et qui vient de ferrer un gros poisson en la personne de Abou Bilel Al-Firansi dit le Français, un des bras droits de Abou Bakr Al-Baghadadi, calife autoproclamé de l’E.I.

« Personne, même pas André, ne perçoit l’exercice de schizophrénie maîtrisé dans lequel cette enquête m’entraîne, » écrit-elle et on veut bien la croire. 1

Cependant, ce qui agace, d’entrée, c’est l’empathie qui transparaît face à ces jeunes filles « fragiles », qui « cherchaient un sens à leur vie », « qui l’ont trouvé » en la personne d’un djihadiste assassin et qui se « sentent utiles » dès lors qu’un homme qu’elles ne connaissent pas insiste pour qu’elles renient famille, amis et patrie et partent dans un pays « le Sham » qu’il leur décrit comme le paradis sur terre, une sorte d’Eden retrouvé tout en précisant avec une certaine délectation morbide que « l’émir de Raqqa a demandé à ce qu’on coupe des têtes », sous-entendant ainsi que la leur pourrait à terme – et pourquoi pas ? – faire partie du lot dès lors où elles resteraient des kouffar, des infidèles.

Alors lorsque Anna-Mélanie parle de « cette faille qui a créé le basculement mortifère » et qui peut être « la drogue, la délinquance, la marginalité », elle semble attendre du lecteur qu’il s’apitoie avec elle de ces destins qui « basculent » par la faute de la société.

C’est là où personnellement je ne la suis pas. Cela fait maintenant 40 ans, depuis l’ère Mitterrand que la responsabilité personnelle a été éradiquée au profit d’une culpabilité collective. Nous serions responsables de la «fragilité » de ces jeunes gens dont certains deviendront des assassins coupables de crimes contre l’humanité et d’autres des femmes parties faire le djihad au féminin, à savoir se prostituer et enfanter, fières de la progression d’une « armée » qui tue des populations au nom d’Allah et ceci, parce qu’ils « n’ont pas eu accès à une éducation soutenue. Ni à une certaine forme de culture. »

J’ai envie de demander : qui les en a empêchés, dans un pays comme la France où l’éducation est quasiment gratuite jusqu’au baccalauréat, et où des bourses d’études sont offertes au-delà ?

Pour ma part, je refuse cette responsabilité. Sans doute ces gosses auraient-ils eu un destin différent s’ils étaient nés des décennies plus tôt. Sans doute est-ce vrai que nous sommes inégalement équipés face au lavage de cerveau et à la prise de conscience. Sans doute ne peut-on pas condamner entièrement un jeune qui sombre dans la violence du fait d’une enfance brisée. Peut-être.

Cependant, Anna-Mélanie-Umm Saladîne, en en faisant des victimes d’une « faille » sociétale, éradique deux choses : la responsabilité personnelle des convertis qui surfent sur Internet, y voient des têtes tranchées et décident malgré tout de prendre part à la curie et l’absence de guidance parentale comme si pauvreté devait rimer avec irresponsabilité.

Mais pour une enquête sur les filières de recrutement de l’État islamique, on est surpris de ne rien trouver sur le fait que les gouvernements français de Sarkozy et Hollande pouvaient voir d’un œil complaisant ces djihadistes qui servaient si bien leurs desseins. C’étaient autant de mercenaires que l’on ne payait pas. Comment expliquer sinon qu’il était plus facile à un mineur de se rendre seul en Turquie qu’en voyage scolaire en Angleterre ? Et c’était pourtant le cas : pour partir en voyage scolaire un mineur devait à l’époque avoir une autorisation de sortie du territoire de moins de trois mois signée par les parents et obtenue à la mairie et des papiers en règle. Visiblement la Turquie ne se souciait pas de ce genre de détails et la France bizarrement non plus.

Enfin, bizarrement, peut-être pas tant que ça. Car dans cette enquête, le fait que la France ait armé les djihadistes pour renverser le régime de El-Assad n’est absolument pas évoqué. Il est crucial pourtant. La Syrie, ce « pays miné par les divisions confessionnelles » était un pays prospère avant que l’occident ne décide de se débarrasser de Bachar El-Assad comme il s’était débarrassé de Khadafi et de Saddam Hussein.

Bien sûr, c’étaient des dictateurs mais ce qu’on a mis à la place est bien pire : un chaos, une guerre civile qui perdure et dont on ne voit pas la fin, des millions de réfugiés, une mise en place de groupes islamistes super-puissants et quasiment indestructibles comme Al-Nosra, Al-Qaeda, Daesh et Boko Haram et un taux de mortalité qui n’est en fait qu’une estimation. 2

J’aurais personnellement aimé que cette enquête entr’ouvre la porte sur la responsabilité des gouvernements Hollande et Sarkozy.

Hollande qui estimait que « un faisceau d’évidences » était suffisant pour établir la responsabilité de Bachar El-Assad dans les attaques au gaz 3et qui par conséquent, pour punir le peuple syrien d’avoir été gazé, l’aurait bien en plus bombardé, ne s’est pas caché d’avoir livré des armes aux « rebelles » lesquelles armes ont fini, avec la complaisance tacite du gouvernement français, dans les mains des djihadistes.

Reste le personnage de Bilel, caricatural à souhait : autoritaire, vantard, colérique et sanguinaire comme lorsqu’il se targue que son boulot, c’est de tuer des gens et qu’il se met à rire à l’évocation de leur trépas, pédophile quand il estime qu’une fille de 14 ans peut devenir épouse, il est également libidineux – le passage où il veut que Mélanie s’achète des dessous sexy pour leur nuit de noces est un morceau d’anthologie – accro malgré tout au modèle occidental comme quand il lui demande de lui acheter du parfum Chanel ou Dior, raciste quand il affirme « nous, les djihadistes, on préfère les converties… car vous êtes plus ouvertes sur la vie. Pas comme ces mécréantes de Syriennes qui se contentent de porter le voile et ne savent pas comment rendre un homme heureux. Inch’ Allah », contradictoire quand il se pâme devant le joli visage de Mélanie tout en lui balançant qu’elle devra subir un examen pré-nuptial à son arrivée et que si elle n’est pas vierge, c’est la mort qui l’attend, odieux et vulgaire quand il lui dit de fermer sa gueule et finalement dément, vindicatif et cruel dans la fatwa qu’il lance contre Anna simplement parce qu’elle ne le rejoindra pas en Syrie et qu’elle est journaliste, pas djihadiste : « Tuez-la à la condition que sa mort soit lente et douloureuse. Violez-la, lapidez-la, achevez-la. »

Le genre d’homme que la France peut s’enorgueillir d’avoir porté en son sein. Mais bon, nous dit Anna-Mélanie, officiellement les Français partis faire le djihad serait un millier. Officieusement, on peut doubler les chiffres.

C’est ce qu’on appelle finir sur une note optimiste.

                        L. Esbuiée © 21 octobre 2019

1Toutes les phrases en italique sont des citations tirées du livre.

2https://www.les-crises.fr/combien-de-millions-de-personnes-ont-ete-tuees-dans-les-guerres-americaines-qui-ont-suivi-les-attentats-du-11-septembre-2001-partie-3-libye-syrie-somalie-et-yemen-par-nicolas-j-s-davies/

3Attaque au gaz que, si l’on doit en croire Robert Fisk, journaliste anglais à The Independent, n’a même jamais eu lieu.