Le scandale des délocalisations – Eric Laurent

Eric Laurent : LE SCANDALE DES DELOCALISATIONS, Plon 2011

Pertes d’emplois, profits financiers.

Aux Etats-Unis entre 2001 et 2004, les profits des entreprises ont augmenté de 62,2%, ceux du travail 2,8%. Chaque année entre 400 et 500 000 emplois américains partent vers des pays à bas coûts.

En France, entre 1997 et 2002, les groupes cotés au CAC ont fait passer la part des emplois, sur le territoire national de 50 à 32 % de leurs effectifs totaux. Selon une étude du cabinet de Katalyse réalisée pour la commission des finances du Sénat, 202 000 emplois de services (notamment informatiques) devraient être perdus entre 2006 et 2010 du fait des délocalisations. En 2009, plus de 30 000 informaticiens se retrouvent au chômage ; dans le même temps, Raffarin décore Narayana Murthy, le président-fondateur d’Infosys, champion indien des services informatiques qui doit sa prospérité au fait qu’il est un havre de sous-traitance pour un grand nombre d’entreprises françaises et occidentales.

Délocalisations sur place.

Elisabeth Dufourcq inspectrice générale des Affaires Sociales, évoque dans son rapport de décembre 2004 le phénomène des « délocalisations sur place », importation des travailleurs européens à la main-d’œuvre bon marché en France pour remplacer les travailleurs français. L’U.E offre un cadre légal qui permet de bafouer le droit du travail. L’article 13 du règlement CE/1408/71, stipule qu’un travailleur étranger est soumis au droit du travail et au régime de sécurité sociale du pays d’accueil mais c’est invalidé par l’article 14 qui suit et qui autorise tous les abus : baisse des salaires, destruction des emplois. France-Telecom l’a très bien compris en important une main-d’œuvre portugaise, employée sur des contrats de 2 ans, aux salaires et charges sociales portugaises, par le biais de procédure de détachement.

Délocalisations et aides publiques.

Récupérer le maximum d’aides publiques et ensuite délocaliser pour faire supporter à l’Etat, victime de ces pratiques, l’intégralité du coût du chômage et des indemnisations sociales est une méthode très fréquemment utilisée : Au Portugal, une usine appartenant au groupe de Saint-Gobain, a délocalisé et licencié ses 125 salariés mais avait reçu au début de 2009, 48 millions d’euros du gouvernement de Lisbonne, sans aucune contrepartie. Le gouvernement n’a pas réagi. Les bénéfices terminent dans les paradis fiscaux.

La priorité accordée à l’environnement devient pour les groupes privés un nouvel eldorado. En août 2010, l’U.E a annoncé que dans le cadre de son programme Life, elle allait financer 210 projets industriels à hauteur de 205 millions d’euros. Saint-Gobain en profitera pour son usine à Chemillé, dans le Maine-et-Loire en mai 2010 ; pourtant en 2001, Marennes en Charente-Maritime découvre que l’ancien site de Saint-Gobain comporte des risques sanitaires inacceptables : cuivre, arsenic, mercure, zinc… 3 ans plus tard en 2004, l’Etat autorise l’urbanisation de cette zone ; le Maire dénonce cette pollution et l’incroyable complaisance des services de Jean-Louis Borloo. Le chantier de dépollution s’élève à 5 millions d’euros mais même l’hypothèse de s’adresser à l’amiable est rejetée par l’Etat.

En 2003, ST Microelectronics, filiale du géant Ericsson, décide de fermer l’usine de Rennes où travaillaient 650 personnes ; la production est transférée à Singapour. Mais l’usine était profitable. A Singapour, le coût d’une plaque 6 pouces coûte 200 dollars de main-d’œuvre ; ici, à Rennes, il se situe à 250 dollars. Le groupe avait réalisé un bénéfice de 160 millions de dollars au 1e semestre 2003 et 429,4 millions de dollars en 2002. Depuis ST Microelectronics en coopération avec Motorola et Philips développe un nouveau site à Crolles en Isrère. Le programme Nano 2012 lui a permis d’encaisser la somme de 543 millions d’euros de subventions, versées par les collectivités locales, l’U.E et l’Etat. Seule contrepartie : la création de 600 postes qui reste aléatoire.

Nicolas Sarkozy affirmait le 4/12/2008 affirmait « qu’il n’y aurait pas d’aide sans engagement à ne plus délocaliser. » Mais il allait être désavoué par l’organisme qu’il avait lui-même créé en 2008 le FSI Fonds Stratégique d’Investissement, doté de 14 milliards d’€. L’équipement automobile Trèves touche 55 millions d’€ du FMEA, filiale du FSI, puis annonce la suppression de 600 emplois et la fermeture de 2 sites, l’un dans la Marne, l’autre dans l’Oise. Le groupe délocalise en Roumanie. Le 14 octobre 2009, Hervé Guyot, directeur de la branche du FSI qui a versé les 55 millions d’€ d’aide reçoit les élus du comité d’entreprise et leur dit : « La seule solution viable était la fermeture de 2 usines non rentables. » Le FSI est moins intéressé par les victimes que par leur partenaires financiers. Gilles Michel, à la tête du FSI, démissionne pour prendre la direction du groupe Imerys, leader mondial des minéraux stratégique, société dont l’actionnaire majoritaire n’est autre qu’Albert Frère, un milliardaire belge qui va s’associer au FSI pour tenter de racheter 1/3 du capital de l’armateur CMA-CGM : coût de l’opération pour les 2 parties : 500 millions de dollars.

On découvre que les responsables du secteur automobile obtiennent des subventions en délocalisant. Renault a reçu 38 millions d’euros de la Roumanie pour installer une usine, dès 2008.

Le dumping social est pratiqué et entériné par la Cour de Justice : délocalisation interne. Elle qualifie de « discrimination le fait pour l’entreprise de devoir se plier au contrat social du pays où ont lieu les travaux. » L’Europe permet d’embaucher des salariés aux conditions du pays d’envoi et non du pays d’accueil. Alors que les PME françaises représentent 60% de l’emploi, on observe que l’U.E favorise les grandes entreprises, y compris non-européeennes. Les organisations criminelles italiennes ont utilisé plusieurs circuits et prête-noms pour détourner massivement les subventions européennes.

La Chine et l’Inde:

Transfert de fonds et de compétences.

Le cimentier Lafarge ferme 3 de ses sites en France et se lance à l’assaut du marché chinois , ciblant en priorité le sud-ouest de la Chine. Montant total des investissements : entre 600 et 700 millions d’euros.

En s’ouvrant aux entreprises occidentales qui délocalisaient la Chine accumulait les atouts qui lui fourniraient à terme la victoire : capitaux, technologies, savoir-faire. En 2008, aux Etats-Unis, 700 000 emplois ont été délocalisés en Inde, dans des secteurs comme les services clients. Un choix qui aboutit également au transfert dans un pays étranger d’informations sensibles. L’aide à la délocalisation est venue aussi du gouvernement : Jamie Dimon, le patron de la banque JP Morgan, proche d’Obama, est l’un des artisans de la débâcle de 2008. Il a reçu 25 milliards de dollars dans le cadre du plan d’aide aux banques et s’est empressé, immédiatement après, de délocaliser en Inde.

Tous les groupes délocalisés doivent affronter un « léger problème stratégique » : ces pays ne sont plus des zones de sous-traitance mais des des rivaux commerciaux qui profitent de l’accès à des informations secrètes et vitales pour renforcer leurs positions. Ceux qui refusent se voient lourdement pénalisés : Alstom en Chine atteint péniblement 4% de son chiffre d’affaires total, emploie sur place 6000 salariés mais n’a pas remporté un seul contrat depuis 2 ans. La principale raison : sa méfiance envers les conséquences des transferts de technologie. Ex: un système de dépollution a été détourné par son partenaire chinois qui l’a vendu en Bulgarie et les TGV chinois qui s’exportent à l’étranger, à prix cassés, utilisent illégalement des technologies d’Alstom.

Conscients de leurs lacune dans le secteur aéronautique, les Chinois ont développé un vaste partenariat avec les firmes occidentales. Le C919 chinois reprend des composants d’Airbus et Boeing et les éliminera à terme. Airbus a installé à Tianjin une usine d’assemblage de l’A320, usine touchée par une rotation du personnel étrange : tous les ans, 30% des ingénieurs chinois démissionnent pour rejoindre les bureaux d’étude de la COMAC (Commercial Aircraft Corporation of China).

Les délocalisations sont économiquement absurdes et humainement contestables. D’après Martin Wolf, le critère le plus important n’est pas le niveau des salaires mais le « coût unitaire du travail. », i-e la valeur de la main-d’œuvre nécessaire pour produire une unité de services. Ce coût unitaire peut se révéler faible quand des travailleurs expérimentés utilisent un équipement moderne. Ainsi un ouvrier américain produisait une valeur ajoutée 28 fois supérieure à celle de son homologue chinois donc se révélaient plus productifs. Constat qui remonte à 2004.

La Chine produit la quasi-totalité des 17 métaux rares employés dans les secteurs de pointe : informatique, électronique, téléphones portables, fibres optiques. Sans eux, pas de TGV ou de voitures hybrides. L’arrêt des livraisons compromettrait le fonctionnement des industries de pointe des pays consommateurs.

La Silicon Valley devient aussi victime des délocalisations. La chance de Bangalore a été qu’on la choisisse comme zone de sous-traitance en s’imaginant qu’elle accepterait de le rester. Tous les géants de l’informatique s’installent ici : Google, Microsoft, IBM, HP, Intel mais les géants informatiques indiens, comme Infosys ou Wipro, concurrencent leur rivaux occidentaux.

Chantage des « pays émergents ».

Enfin, il y a l’or : les experts sont intrigués par un étrange phénomène ; le refus persistant des Etats-Unis à révéler le montant exact de leurs réserves actuelles d’or. Une part importante de ces réserves d’or a été cédé dans le plus grand secret au régime communiste chinois.

La superpuissance américaine ne peut même pas financer ses propres opérations domestiques sans la gentillesse des étrangers qui lui prêtent de l’argent qui ne pourra même pas être remboursé.. (Noam Chomsky)

La mondialisation a permis à la Chine en 2010 de devenir la 2e puissance économique mondiale. Mais elle détient aussi plus de 1 200 milliards de bons du Trésor américain et plus de 20% de toute la réserve mondiale des monnaies étrangères, ce qui se chiffre à 6 000 milliards de dollars. Elle est devenue capable de faire trembler toute l’économie mondiale si elle décidait de remplacer ses réserves en dollars par une autre monnaie. Le déficit commercial de l’U.E avec la Chine atteint en 2008, le montant de 169 milliards d’euros, tendance qui va en s’accentuant. La Chine s’installe sans entrave sur le marché européen. Le contraire n’est pas vrai.

Délocalisations, évasion fiscale, transfert des compétences et chantage.

Les délocalisations fournissent aussi aux entreprises un levier pour l’évasion fiscale. Les entreprises se servent des prix de transfert pour localiser leurs profits dans les pays à faible fiscalité et a contrario déclarent leurs pertes dans des Etats à fort taux d’imposition comme la France.

Même les Etats délocalisent. Washington a ainsi transféré en Inde plus services importants, notamment ceux concernant la protection sociale, les centres d’appel et les bons d’alimentation des défavorisés. L’argent des contribuables sert à créer des emplois à l’étranger.

Délocalisation de l’industrie militaire américaine : évasion fiscale des marchands d’armes vers les paradis fiscaux et aussi délocalisation de la production. La fabrication des puces électroniques qui équipaient les F16, des têtes nucléaires et des systèmes de défense avait été délocalisée à Taiwan. Le sous-traitant taiwanais avait transféré une partie de cette production en Chine. L’affaire remonte à 1990 mais découvert en 2000. Les Chinois se sont empressés de copier le modèle et de nombreuses puces fabriquées en Chine avaient été sciemment sabotées pour rendre inopérants de nombreux systèmes d’armes américains. Les dommages concernaient aussi bien les fusées que les sous-marins transportant des charges nucléaires. Le fabricant à l’origine de cette affaire n’a été ni inquiété ni sanctionné. Ses produits sont toujours achetés et utilisés par le Pentagone. Les Chinois ont mis la main sur la technologie ultrasecrète utilisée pour la fabrication du bombardier B-2. Le Pentagone est le plus gros client de Magnequench, basée dans l’Indiana, mais depuis 1995, Magnequench appartient en sous-main à 2 sociétés chinois qui l’ont rachetée à General Motors. Le contrat du Pentagone avec Magnequench n’a pas été résilié parce que les produits fabriqués le sont grâce aux métaux rares dont Pékin détient l’exclusivité.

De plus en plus de cliniques ou d’hôpitaux américains sous-traitent en Inde l’examen des radios ou des IRM. Cf. Le San Fransisco Medical Center.

Le poids financier des industries délocalisées en Inde atteint 50 milliards de dollars / an et 60% proviennent des Etats-Unis, 30 % de l’Europe. Obama, sous la pression des lobbies, s’envola pour l’Inde en novembre 2010 et dans un discours tint le même langage que les délocalisateurs. Obama annonça la conclusion d’accords commerciaux sur 10 milliards de dollars ainsi qu’un assouplissement des conditions d’exportation pour les technologies sensibles pouvant avoir des applications militaires. Le poids des lobbys américains industriels et leur influence au sein du Congrès ont permis aux entreprises qui délocalisaient d’être exonérées de tout impôt sur les bénéfices qu’elles réalisaient à l’étranger. En 2009, on estimait à 1 200 milliards de dollars les profits supplémentaires ainsi réalisés.

Il existe actuellement en Chine plus de 1 200 centres de recherche et de développement implantés par des compagnies étrangères qui ont donné 12,8 milliards de dollars d’investissement dans des secteurs tels que la télécommunication, l’électronique, la bio-médecine, l’industrie chimique et la création de logiciels. Le transfert massif de technologie devient le passeport indispensable aux entreprises qui espèrent obtenir un accès au marché.

Pourtant de nombreux responsables reconnaissent à mots couverts que les suppressions d’emploi et les délocalisations n’ont pas généré les profits escomptés. Et les pays se sont privés des compétences et des qualifications de ceux qui ont été écartés. La course aux bas salaires ressemble à une fuite en avant pour l’entreprise qui implique un transfert constant vers de nouveaux territoires où les coûts demeurent bas mais où elle se retrouve confrontée de nouveau à la concurrence acharnée. Entre 1979 et 2009, la Chine a reçu plus de 900 milliards de dollars d’investissements étrangers directs. Leur objectif : concurrencer puis détruire leurs concurrents occidentaux dans tous les secteurs. A la suite des accords de libre-échange signé en 1993 entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, les ouvriers mexicains des firmes américaines étaient pays 2,20 dollars de l’heure charges comprises. Mais l’entreprise qui avait délocalisé sa production au Mexique re-délocalise en Chine où le travailleur n’est payé que 60 cents de l’heure.

Les 1eres délocalisations au début des années 90 furent coûteuses. La Chine exigeait la création de co-entreprises avec des associés chinois. Il fallait ensuite importer les matières 1eres, payer frais de transport élevés, salaires et logements des cadres exilés, améliorer les infrastructures. Dans certains pays, les gouvernements demandaient aux entreprises de construire elles-mêmes les routes et les lignes électriques qui conduisaient à leur site. L’efficacité des usines étaient inférieure de 10% . D’où un coût plus important qu’en Europe ou aux USA. Le coût du tissu par mètre était 2 fois plus élevé en Inde qu’en Italie. La Chine commence par importer une nouvelle technologie, l’étudie, l’imite et l’améliore.

De nombreuses sociétés utilisent le paradis fiscal qu’est le Luxembourg. Un montage juridique leur permet de délocaliser en bénéficiant de substantiels avantages. Il suffit qu’une holding ( = société ayant pour vocation de regrouper des participations dans diverses sociétés et d’en assurer l’unité de direction) délocalise une partie de sa production vers un pays émergent à travers une sous-holding implantée aux Pays-Bas et l’opération apparaîtra comme un investissement réalisé en Hollande.

En bref – et c’est là ma conclusion personnelle – quel que soit le pays occidental, les présidents successifs chargés de le gérer ont mis en place une administration qui allait à l’encontre du bien du peuple, dans l’indifférence générale.

Laurence Esbuiée©2011