Dictature du numérique…

L‘HOMME NU de Marc Dugain et Christophe Labbé

LA DICTATURE INVISIBLE DU NUMERIQUE

éd. Robert Laffont / Plon, 2016

Le plus grand « data broker », soit courtier en données numériques, est américain : Acxiom détient à lui seul des infos détaillées sur 700 millions de citoyens dans le monde. L’industrie du numérique a été mise sous tutelle par les agences du renseignement et ce, d’autant plus facilement que le marché des données massives est un secteur ultra-concentré dans les mains de quelques-uns, Google, Apple, Microsoft, Facebook et Amazon. (= GAMFA)

Depuis 2010, l’humanité produit autant d’infos en 2 jours qu’elle ne l’a fait depuis l’invention de l’écriture il y a 5 300 ans. Apple, Microsoft, Facebook et Google détiennent 80 % des infos personnelles de l’humanité. Les USA détiennent l’annuaire du Web. L’attribution des noms de domaine est déléguée à l’Icann, basée en Californie sous tutelle du département du Commerce américain.

Règle de Gabor, du physicien hongrois : »Tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable. »

Les captures d’infos sur les consommateurs sont entre les mains de GAMFA mais avec une chatière pour les services de renseignements américains. Pour eux, l’ennemi, c’est la puissance étatique. Patri Friedman, ancien ingénieur chez Google, considère la démocratie comme « inadaptée ». Peter Thiel, à l’origine de PayPal et 1er investisseur de Facebook, a déclaré à l’automne 2013 : « Les entreprises transcendent le pouvoir. Si elles ferment, le marché boursier s’effondre. Si le gouvernement ferme, rien n’arrive, et nous continuons à avancer parce que cela n’a pas d’importance. La paralysie du gouvernement est en réalité bonne pour nous tous. »

Et pas seulement le gouvernement. Le 5e pouvoir aussi. Après s’être fait siphonner en six ans un milliard de recettes publicitaires, la presse française a exigé du moteur de recherches qu’il paie une dîme sur les articles indexés par ses soins dans sa rubrique Actualités. Eric Schmidt, le président du conseil d’administration de Google est venu le 1e février 2013 discuter en personne à l’Elysée avec les représentants de la presse hexagonale. Résultat : au lieu d’une redevance, la multinationale a créé un « Fonds pour l’innovation numérique de la presse » avec 60 millions d’euros dont les 9 principaux journaux français ont perçu le tiers. Texte dûment ratifié par Hollande comme si Eric Schmidt était un homme d’État. Facebook agit comme un filtre qui amplifie ou non, selon sa logique, l’impact de telle ou telle information produite par d’autres. Les journaux se mettent entre les mains de Zuckerberg. Apple exerce un droit de censure. L’émission de France Musique dédiée à l’érotisme fut censurée par Apple Store.

Est-ce que voter tous les 4 ou 5 ans aura encore une signification quand, dans quelques années, les big data seront capables de connaître en temps réel la réaction de chaque individu sur l’organisation collective de la société ?

La plupart des Big Data paient peu ou pas d’impôts grâce à des localisations favorables au sein de l’Europe, comme l’Irlande.

Il y a 20 ans la voiture de Roland Moreno, l’inventeur français de la carte à puce, faisait une embardée sur une route de campagne. Après des semaines de coma, suivi d’une longue convalescence, le patron de Gemplus qui s’était jusque là opposé à l’entrée d’un fond d’investissement américain piloté par la CIA dans le capital de la société qu’il avait fondée, céda. Les USA eurent ce qu’ils voulaient, ils purent faire main basse sur le leader mondial du cryptage des données, plus gros fabricant de cartes SIM.

En février 2015, the Intercept, le journal d’investigation en ligne qui avait déjà publié les révélations de Snowden révéla que la NSA et son homologue britannique le GCHQ (Government Communications Headquarters) avaient dérobé chez Gemplus, devenu Gemalto, des quantités sidérantes de clefs de chiffrement des cartes SIM. La clé de cryptage équipant chaque puce achetée par un client, fût-il un opérateur de téléphonie, était aussitôt récupérée par les services de renseignements. Un « casse » qui leur aura permis d’espionner, en toute discrétion, la flotte de téléphones de 450 opérateurs recourant à Gemalto, dans 190 pays.

Quand les Américains débarquent chez Gemplus, ils s’empressent de nommer à la tête de la société un ancien administrateur de IN-Q-TEL fonds d’investissement de la CIA. L’Europe semble incapable de contrer cette hégémonie américaine en matière d’information. L’hebdomadaire allemand, Der Spiegel, révélait que la NSA disposait d’un accès libre aux informations contenues dans les iPhone. Le logiciel d’intrusion Dropoutjeet permettait à l’agence depuis 2008 de télécharger les SMS, le carnet d’adresses, l’agenda, d’écouter les messages téléphoniques et même d’activer le microphone et la caméra.

Au motif de lutter contre les spams, Gmail scanne l’intégralité des mails et en analyse les mots-clés. Pour affiner le profil de chacun de ses clients, Facebook récupère des infos fournies par des sites partenaires et depui peu, utilise un outil de traque révolutionnaire acheté à Microsoft en 2013. « Atlas » permet de pister chaque membre du réseau social, mieux que les cookies, ces mouchards qui, lorsqu’on navigue sur le Net, se collent à l’adresse IP de nos ordinateurs. Avec Atlas, c’est l’utilisateur qui est bagué et donc pisté quel que soit le support qu’il utilise, ordinateur portable, tablette ou smartphone. Facebook suit ainsi à la trace où qu’ils se trouvent sur le Net près de 1,5 milliard de Terriens dont 20 millions de Français.

Les liseuses enregistrent habitudes et préférences, lieux et moments favoris de lecture, quelles pages ont été annotées, quels livres fermés sans avoir été terminés. Toutes ces infos sont vendues aux éditeurs pour qu’ils optimisent leur offre. Si Twitter est gratuit, il vend par contre l’accès au contenu des tweets qui y sont échangés à des entreprises de données. Comme le dit l’adage, « si vous ne payez pas pour quelque chose, vous n’êtes pas le client, vous êtes le produit. »

L’imbrication entre les grandes banques de données et les agences de renseignements est une réalité incontournable. Les USA ont pu siphonner les données des pays étrangers, parce que ces infos étaient hébergées sur les serveurs d’entreprises privées américaines. De juteux contrats de sous-traitance lient l’industrie de la hi-tech aux renseignements.

En février 2013, le dernier employeur de Snowden, Booz Allen Hamilton a engrangé 11 milliards de dollars du département d’État à la Sécurité, soit une fois et demi le budget annuel du ministère de la Justice français. La moitié de ses employés sont accrédités Secret Défense. Depuis 2009, Booz Allen Hamilton est contrôlé par le groupe Carlyle, l’un des plus grands fonds d’investissement du monde, « la banque de la CIA ». Avant même que l’appareil des renseignements n’inonde de contrats les acteurs de la Tech, les pionniers de l’informatique ont été arrosés par des subsides du Pentagone, sans lesquels ils n’auraient probablement jamais existé.

Le patron de Skyrock, Pierre Bellanger, remet les pendules à l’heure : « On s’émerveille devant des start-up qui seraient nées dans des garages mais on oublie de dire que le garage se trouve en fait sur un porte-avions. » ( « La Souveraineté numérique » Stock, 2014)

Eric Schmidt : « Dans un monde de menaces asymétriques, le vrai anonymat est trop dangereux. »

Payer en liquide ne sera bientôt plus possible. Dès lors qu’aucun trajet ne pourra plus être payé en liquide, il sera aisé de fournir pour chaque individu une cartographie de ses déplacements quotidiens qui pourra être transmise à son employeur, sa femme, sa maîtresse ou quiconque paiera pour l’information.

Quant au terrorisme, la NSA n’a pu déjouer qu’un seul complot en dix ans de collecte massive de fadettes électroniques. Dans la communauté du renseignement, on estime que 90 % des informations aspirées par Echelon relèvent en fait de l’intelligence économique. Google a ainsi reconnu en 2015 avoir livré aux autorités américaines les comptes Gmail de trois membres de Wikileaks.

Selon Google, dans moins de 5 ans, la moitié des compteurs électriques de la planète seront connectés. Nice a ainsi inauguré, en mai 2013, le premier boulevard connecté d’Europe. La chaussée, les réverbères, les bennes à ordures ont été farcis de capteurs qui analysent en temps réel le trafic, la qualité de l’air, le bruit ambiant, la température. La ville est truffée de caméras « intelligentes » capables de lire sur les lèvres à moins de 200m. Mieux qu’un conseil municipal encombré par le débat politique, la cité radieuse s’autogère sans idéologie.

Les géants de la Tech s’engouffrent dans l’e-santé, un marché qui devrait peser 49 milliards de dollars d’ici 2020. De plus en plus d’assureurs multiplient les promesses de bonus aux assurés qui acceptent de « collaborer dans leur propre intérêt ». Telle compagnie offre jusqu’à 15 % de remise sur le contrat d’assurance-décès si le client porte un bracelet connecté fourni gratuitement qui comptabilise le nombre de fois où il se rend dans sa salle de sport géolocalisée. Le tarif est réajusté chaque mois en fonction du bilan de santé qui lui est fourni. La ville de Westminster (GB) réfléchit à subventionner les aides dont celle au logement à la fréquentation de la salle de gym, comptabilisée par les smartphones des administrés. Les « objets intelligents » stigmatisent les mauvais citoyens, ceux dont les comportements déviants coûtent cher à la collectivité.

Que dire de ce bracelet baptisé « Pavlok » qui connecté à votre smartphone vous envoie une décharge électrique plus ou moins forte si vous n’atteignez pas le but que vous vous êtes fixé, comme arrêter de fumer etc…Et cette oreillette intelligente qui analyse les sons et les mouvements de votre mâchoire pour en déduire la vitesse, les quantités avalés et le nombre de calories ingérées et qui vous sermonne quand le seuil calorifique fixé est dépassé. Par culpabilité ou par peur de ne pas être dans la norme, chacun devient son propre censeur. C’est «la normalisation disciplinaire » redoutée par Michel Foucault.

En 2015, la société suédoise Epicenter a implanté sous la peau à 250 volontaires une puce sans contact qui permet de régler certains achats. Paypal travaille sur une pilule qui avalée permettra de ne plus avoir à se souvenir d’aucun mot de passe. Une variante étant le tatouage électronique.

Les firmes de la Silicon Valley seront les artisans de la victoire de B. Obama en 2012. Pendant des mois, quelques 50 informaticiens vont traiter des milliards de métadonnées collectées sur la Toile à partir des commentaires des internautes afin de repérer les Américains susceptibles de voter pour le candidat démocrate. 5 ans plus tôt, Obama, aidé par la technologie des Big data avait envoyé 1,2 milliard de mails personnalisés. Google peut-il faire basculer une élection ? Oui.

Selon que les 1e pages du Web affichent des résultats favorables ou non pour tel ou tel candidat, les intentions de vote basculaient de 37 % en fonction de l’orientation donnée par les moteurs de recherche. Les internautes croient dur comme fer en la neutralité apparente des moteurs de recherche. Qu’un Président démocrate ait été le 1er à adhérer à un système de marketing politique basé sur un traitement exhaustif des données donne la mesure de la dérive des démocraties passées sous l’influence des conglomérats du numérique. Hillary Clinton fait de même, à charge pour ses développeurs d’inventer des applications pour lever les fonds. 45 millions récoltés en 3 mois !

La dernière élection a coûté 2,6 milliards de dollars au parti démocrate. En retour, les multinationales contestent la légitimité des gouvernements élus. En 2014, grâce d’habiles montages financiers, Facebook a versé au fisc français 319 167 euros pour des bénéfices estimés à 266 millions d’euros soit 109 fois moins que l’impôt qu’elle aurait dû verser.

Les têtes pensantes du numérique prennent soin de protéger leur progéniture du monde qu’ils préparent pour les enfants des autres. Au coeur de la Silicon Valley, les enfants scolarisés à la Waldorf School of the Peninsula n’ont pas le droit de toucher un écran avant la 4e. Avec la connexion, la pensée s’émiette, la réflexion se fait par spasmes. L’explosion de la technologie numérique altère notre cerveau rapidement. La lecture en profondeur devient un exercice douloureux pour notre cerveau habitué à papillonner. Aujourd’hui, au sortir du primaire, certains élèves hyper-connectés, se débattent avec 500 mots de vocabulaire.

La prochaine étape est celle du maître électronique, les Moocs, pour Massive Open Online Courses. Aujourd’hui 2/3 des ordres de vente ou d’achat sont automatiquement déclenchés par des algorithmes. Ces décisions prises à la milliseconde provoquent parfois des catastrophes, des « flash crashes ».

En mai 2010, 800 milliards d’euros sont partis en fumée à la Bourse de Londres parce qu’un programme informatique de trading avait donné un ordre de vente erroné. Nous perdons même le contrôle sur les machines qui nous surveillent. Étalonner pour mieux standardiser le monde, telle est la logique des Big data.

C’est ainsi que plus de 90 % des smartphones sont équipés du même système d’exploitation Android mis au point par Google, qu’Apple a pu vendre 500 millions d’Iphones sur la planète ou qu’en une seule journée, 1 milliard de Terriens ont utilisé Facebook. Les programmes de «sécurisation prédictive » comme PredPol d’IBM, capables de traiter les infos sur des crimes passés pour établir où et quand les prochains pourraient se produire font des émules en Europe. Petit à petit, les caméras « intelligentes » se mettent à l’analyse comportementale.

A Nice, 915 caméras « intelligentes » épient déjà les piétons pour repérer automatiquement une personne agitée ou trop immobile dans une foule. Pas moins de 17 équipes de recherche ont été sélectionnées pour plancher sur des algorithmes capables de détecter en milieu urbain des « comportements anormaux » dans le cadre de Indect, programme de la Commission Européenne lancé en 2011.

Ne pas se conformer au code général, c’est prendre le risque d’être étiqueté comme « suspect » dans la mémoire de l’ordinateur. On ne punit plus le délit mais son intention.

Le ministre de l’Intérieur, B. Cazeneuve n’a-t-il pas mis en avant l’existence de signatures de comportement terroriste automatiquement décelables par les machines ? Les Big Data sont censés guérir l’instabilité du monde, c’est l’inverse qui se produit. Les USA sont l’un des pays les plus violents de la planète. Et en attendant de percer les mécanismes du vieillissement, Google espère faire main basse sur le futur marché de l’e-santé un Eldorado estimé à 10 000 milliards de dollars que lorgnent Apple, Microsoft, Facebook et Amazon. Une médecine du futur où ce seront les algorithmes qui poseront le diagnostic et prescriront le traitement. Aujourd’hui des logiciels comme Watson dont IBM facture les prestations aux professionnels de santé parviennent à diagnostiquer certains cancers avec plus d’efficacité que les cancérologues.

L’homme nouveau, hybride machine, est un être augmenté, aux capacités physiques et militaires surhumaines. Les 1ers pas ont été faits par le Pentagone en train de plancher sur des exosquelettes1 pour créer de super-soldats. Ainsi les fantassins américains testent une combinaison high-tech, une sorte de seconde peau faite de tissus intelligents qui imite le fonctionnement des muscles et des tendons des jambes afin de porter aisément plus de 50 kg de matériel sur de très longues distances.

La DARPA l’agence chargée de développer les nouvelles technologies à usage militaire, celle-là même à l’origine d’Internet, a lancé la fabrication d’une armure de combat tactique bardée de nanotechnologies pour doter les commandos d’une force surhumaine. Baptisée « Talos » en référence aux automates de bronze que Zeus déployait pour protéger sa maîtresse Europa, cette armure coiffée d’un casque de réalité augmentée permettra aux Navy Seal de transporter plus de 100 kilos de charge. La Darpa, avec une entreprise privée de biotech, a créé le 1e bras artificiel contrôlé par des impulsions nerveuses. Les prothèses intelligentes sont directement pilotées par le cerveau ; les prothèses bioniques, bras ou jambes, préfigurent cette fusion homme-machine appelée de leurs vœux par les transhumanistes, rendue possible par la fusion entre robotique, biogénétique, nanotechnologies, neurosciences et informatique.

«La singularité technologique» annoncée pour 2040 est celle où l’intelligence artificielle dépassera celle des humains.

Google a dépensé en 6 mois 2 milliards de dollars pour acheter 8 sociétés en pointe sur l’intelligence artificielle. Dans un document daté de novembre 2013, la Darpa explique que des implants stimulant certaines régions du cerveau peuvent être utilisés pour améliorer les capacités d’apprentissage, augmenter la vitesse de réaction et même gérer les émotions. D’ici 20 ans, 47 % des emplois pourraient être confiés à des machines intelligentes.

Une mutation que les Big Data ont déjà anticipée en imaginant un « revenu universel » pour les sans-emploi. Selon un sondage Havas Media du 30 septembre 2014, 30 % des Français sont prêts à vendre leurs données personnelles. Chez les plus jeunes, ils sont 42 % à révéler davantage d’informations sur leur vie en échange d’une contre-partie financière. Avec les cyborgs militaires, on a déjà transgressé l’article 1e de la charte d’Asimov.

Les neurologues le savent bien, le jeu est le meilleur capteur d’attention qui soit, d’où l’engouement des big data pour ce secteur lucratif. D’autant plus qu’il est entremêlé à l’industrie américaine de l’armement, avec laquelle les géants du numérique entretiennent, comme on l’a vu, des liens étroits.

Des chercheurs ont même découvert une modification de la structure cérébrale chez les personnes qui utilisent massivement et simultanément plusieurs terminaux électroniques : un important déficit de matière grise dans la zone des émotions. Comme la malbouffe induit une surcharge pondérale, la malconnexion provoque une surcharge cognitive, avec dysfonctionnements émotionnels tels que dépression et anxiété.

  Notes :

1caractéristique anatomique externe qui protège un animal comme la carapace. // peaux de robots humanoïdes