Le cauchemar

Des cauchemars, on en fait tous. Le mien de la nuit dernière était pour le moins exceptionnel et je ne puis résister à l’envie de vous le raconter.

Le propre des rêves, c’est d’être illogique. Alors ne me demandez pas comment, je me suis retrouvée …. dans les années 50. J’étais dans un salon où chacun racontait les horreurs qu’il ou elle avait vécues pendant la guerre. L’un racontait que toute sa famille juive avait été exterminée dans les camps ; l’autre racontait les tortures subies par la Gestapo pour faits de résistance ; d’autres racontaient la faim quotidienne, la peur, l’exode et les bombardements.

Moi, je viens du futur, du début du 21e siècle. Et nous AUSSI on connaît la peur.

«Et vous, vous étiez où pendant la guerre ? » me dirent-ils, presque accusateurs soudain.

« Oh, dis-je d’un ton léger, moi je n’étais pas née. En fait, mon époque, c’est le début du 21e siècle. Oui, je viens du futur. En France, à mon époque, la plupart des gens n’ont jamais souffert de la faim, au contraire, on a tendance à être gros et gras. On n’a jamais subi de bombardements, on ne sait pas ce qu’est la guerre. La guerre, on la voit surtout à la télé. On ne connaît pas les restrictions alimentaires. En fait, on vit plutôt bien. Enfin, presque… »

« Presque ? » me dit un homme en souriant. Et je vis soudain qu’il croyait que j’avais trop bu.

«  Oui, répliquais-je déterminée à me faire entendre, nous AUSSI, on connaît la peur. Mais elle est différente. On ne craint pas d’être arrêtés au coin d’une rue, d’être torturés et envoyés en aller-simple dans un camp de concentration. Pour autant, quand on sort de chez nous, on n’est jamais sûr le soir de retrouver nos foyers. On  nous a tués par centaines ces 5 derrière années. »

Il y eut un « oh » choqué. Je vis bien que les gens désapprouvaient ce qu’ils percevaient comme une blague malsaine. Pour autant, j’étais déterminée à continuer.

« On nous tue dans les églises, à la plage, à la gare, dans les marchés, dans la rue, pendant Noël ou le 14 juillet, pendant les concerts et même on tue nos enfants dans les cours d’école. On nous tue quand nous sortons manifester, ce qui nous arrive souvent. On nous mutile aussi beaucoup, on nous gaze dans la rue, on nous poignarde, on nous éborgne, on nous arrache qui une main, qui une jambe. Et du fait, on a peur. Pratiquement tout le temps. Mais on continue de sortir parce qu’on n’a pas vraiment le choix. »

Ma déclaration fit sensation. Et je vis bien qu’on ne me croyait pas ; l’un hochait la tête, tout prêt à exploser de colère, l’autre ricanait. Le troisième suggérait, d’un air écœuré, qu’on voulût bien me mettre dehors.

Une femme, un peu plus désabusée que le reste, ou plus compatissante, ou encore trop vieille pour douter de la noirceur de l’âme humaine demanda :

–  Mais QUI vous tue ? La Gestapo ? Les nazis ?

– Pas du tout. C’est compliqué, voyez-vous. A notre époque, les Allemands ont fait place aux Morlocks. Il y a les Morlocks jupitériens, tyrans en col blanc qui donnent ordre à la police de nous mutiler, de nous gazer, voire même pourquoi pas de nous tuer dès lors que nous voulons nous opposer à la démocrature qu’ils essaient par force de nous imposer. Et puis il y a les Morlocks plutoniens qui nous tuent aussi et qui sont connus, voire même protégés, des autorités. Ils sont souvent arrêtés d’abord pour vols, viols ou cambriolages ou simplement violences dans l’espace public. Puis relâchés dans la foulée. Alors ensuite, ils viennent avec leurs camions et nous roulent dessus. Ou nous égorgent de leurs couteaux. Ou nous abattent avec leurs fusils. Ou brûlent nos églises et nous caillassent. La manière diffère, mais ce sont tous des repris de justice à qui les Morlocks jupitériens ont laissé la liberté de nous tuer. Ils nous tuent pour des raisons religieuses et politiques.

– Vous êtes malade…. Vous devriez être internée.

– En fait, plaidais-je, tentant de les convaincre, nous sommes devenus une mosaïque de communautés diverses. On dit de nous que nous sommes une société multiculturelle et multiraciale. Les plutoniens, quand ils sont « neutralisés »,  ont le titre de « martyrs» et quand ils ne le sont pas sont juste traités de désaxés. Quant aux jupitériens, ils sont intouchables.

– Mais le peuple ne se rebelle pas ?

– On se rebelle contre les jupitériens, pas contre les plutoniens, ce serait discriminatoire et raciste. Il ne faut pas faire d’amalgame. Alors, bien sûr, on accepte d’être des Ilotes que l’on assassine de temps en temps. Enfin, heureusement, il n’y a pas que les tueries à mon époque. On a beaucoup de liberté. Et on a Twitter, Facebook et tous les réseaux sociaux.

On me regarda d’un air bizarre et je pris le parti de ne pas m’étendre sur le sujet.

– Et puis, à mon époque, les femmes et les homosexuels ne sont plus discriminés. On a une ministre à l’Égalité Hommes- Femmes, Marlène Schiappa.

– Ah, me dit une femme soudain très intéressée, alors vous avez obtenu l’égalité avec les hommes ?

– Pas encore. Mais on est sur la bonne voie. Une femme gagne toujours moins qu’un homme pour le même travail mais on lui donne du « madame » quel que soit son âge. Dire « mademoiselle » à une femme, même une jeune fille, est considérée comme discriminatoire. Bon, bien sûr, on peut la violer dès l’âge de 11 ans comme ça c’est produit dans le Val-de-Marne par deux fois sans que le violeur soit condamné par la loi, surtout si elle ne porte pas le voile musulman. Marlène Schiappa s’en est indignée car nul ne devrait avoir le droit de violer une enfant avant qu’elle n’ait atteint 13 ans, qu’elle considère comme l’âge légal du consentement. Une autre gamine, de 16 ans celle-là, a été publiquement vouée à la mort et au viol collectif parce qu’elle avait osé critiqué l’islam. Elle n’a pu échapper à la sentence que parce qu’elle avait pris le maquis.

De nouveau mes propos firent sensation et provoquèrent maints remous. Quelques-uns même voulurent me faire sortir. Je les calmais.

– Mais bon, il n’y a pas que des gamines à mon époque. Notre président adore organiser des méga-soirées à l’Élysée qui sont animées par des chanteurs qui clament haut et fort qu’ils sont des homosexuels noirs et immigrés tandis qu’ils enlacent le président en chantant : « Danse, enculé de ta mère, danse. Je me suis fait sucer la bite et lécher les couilles. ». Mais bon, ça n’arrive pas tous les jours. Il aime aussi beaucoup nous faire la leçon, nous enjoindre à traverser la rue pour aller en dictature trouver du travail. Et il a plein d’idées novatrices. Pour lui, un père n’est pas forcément un mâle. Un père peut tout aussi bien être une femme ou un transgenre.

Un silence total et choqué suivit mes paroles. Mais je ne me laissais pas abattre.

– Je sais, vous, vous avez eu des résistants. Mais nous aussi on résiste d’une certaine manière. On a endossé un gilet jaune pour protester. Et ils sont des centaines parmi les miens à avoir été arrêtés de manière préventive et des dizaines à avoir reçu des flash-balls en pleine tête, ce qui les a condamnés pour le reste de leur vie à l’état de légume ou à la cécité.Et vous savez pourquoi ? Parce que nous avons voulu nous opposer à la disparition du régime des retraites que vous, avec le Conseil National de la Résistance, avez eu tant de mal à mettre en place.

À ce point de mes explications, je vis soudain des hommes en blouse blanche se précipiter sur moi. Ils me saisirent, me mirent une camisole de force et je fus emmenée dans un hôpital psychiatrique pour y être trépanée, malgré mes supplications.

C’est à ce moment-là que je m’éveillais, bien soulagée. En mettant la radio un peu plus tard, je fus ravie d’entendre que le coronavirus ne s’était pas encore propagé de façon massive en France, malgré le total désintérêt d’Agnès Buzyn pour la question. Mais mon soulagement ne fut que de courte durée : j’appris que la veille, la police avait tabassé les pompiers sans aucune retenue, que l’un de ces derniers avait reçu un LBD40 en pleine tête, alors qu’il était juché sur un camion et que les gaz lacrymogènes lancées par la police avaient atteint jusqu’au métro, empoisonnant les usagers sans discrimination dont un bébé qui avait même failli y laisser la vie.

Juste un autre jour au paradis.


                      Laurence Esbuiée © 29 janvier 2020

Laurence Esbuiée © 29 janvier 2020