Le coût caché de l’Éducation Nationale

Le budget de l’ Éducation nationale a augmenté de plus d’1 milliard d’euros, d’après le projet de loi des finances 2020. Si l’on ne prend pas en compte le budget de la Jeunesse et Vie Associative dont dépend le service national universel qui a fait exploser les dépenses de plus de 51 millions, comment expliquer cette hausse ?

« Ce budget en forte hausse va d’abord profiter aux personnels, et in fine aux élèves, avec la préservation des emplois » affirme Blanquer. Sauf qu’avec les départs en retraite, il n’y a pas eu de créations d’emplois. 1

D’ailleurs, le voudrait-il que Blanquer ne le pourrait guère. L’Éducation nationale peine à recruter. La fonction d’enseignant est de moins en moins attractive.

Alors où passe l’argent ?

Si la commune a la charge des constructions des écoles, de leur rénovation et de leur équipement, ces mêmes tâches sont assurées par le Conseil Général pour les collèges et lycées. Le salaire des enseignants et certaines dépenses dites pédagogiques restent à la charge de l’État : matériels informatiques, équipements spécialisés en électronique, équipements audiovisuels.

C’est fou comme l’État a dépensé « un pognon de dingue » au fil du temps pour des améliorations qui n’en avaient que le nom. On a remplacé la craie et les tableaux noirs par des marqueurs et des tableaux blancs dits « effaçables » (comme si les autres ne l’étaient pas). En-dehors du coût qu’a nécessité la pose de plusieurs milliers de tableaux blancs en remplacement de ceux qui existaient, un lot de craies blanches qui autrefois durait deux mois coûtait moins d’un euro. Un seul marqueur aujourd’hui vaut le prix d’une boîte de craies et au lieu de durer deux mois ne dure qu’une semaine.

Quelqu’un a-t-il chiffré le coût d’une mesure aussi absurde ?

Je me souviens qu’à l’époque on nous disait que le tableau blanc avait pour avantage de faire aussi office d’écran pour vidéoprojecteur. Depuis, on a l’écran et le tableau blanc.

On pourrait aussi parler des ordinateurs parfaitement fonctionnels qu’on nous a enlevés pour les remplacer par d’autres plus modernes mais qui n’ont pas l’avantage d’être plus performants ou plus rapides. Alors pourquoi ?

C’est là le grand mystère de l’Éducation Nationale.

J’aurais bien une réponse : celle qui consisterait à faire bénéficier d’un pactole les entreprises privées du numérique. Témoin les scanners pour les E3C : si l’on prend en compte qu’un scanner coûte dans les 1 000 euros et qu’il y a 1 567 lycées généraux et technologiques à pourvoir, cela donnerait une facture de 1 million 567 000 € !

Et ceci ne prend pas en compte le bilan carbone global d’un tel processus : le stockage sur le Cloud, plusieurs millions d’heures de connexion en ligne, la fabrication de ces scanners qui ne devraient servir au mieux que deux fois l’an, l’électricité qu’il faut produire…. Tout en gardant les copies papier, cela va de soi !

Mais dans le registre absurde, je voudrais vous parler de tablettes et de manuels numériques.

Car en région Paca, nous sommes passés au manuel numérique. Un vrai régal.

Il faut compter à peu près 25 € par manuel papier et 7 € pour sa version numérique. Le calcul est vite fait et on se dit : Quelle économie !

Il va falloir nuancer car qui dit livre numérique dit tablette. Et les tablettes ont un coût, elles aussi : 23 millions d’€ pour le conseil régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur qui a fourni gratuitement les tablettes à la fois pour les élèves et pour les enseignants avec le système d’exploitation Android.

On lit sur la Marseillaise 2 « Sondés par le rectorat d’Aix-Marseille, 70 % des lycées auraient accepté le passage au numérique. Un courrier sera tout de même envoyé par la Région aux conseils d’administration des lycées pour connaître leur position définitive. »

Qu’on se rassure, nous sommes en Macronie, donc nous n’avons jamais été sondés. Nous avons appris au détour d’un couloir que nous avions « voté » en faveur des manuels numériques, le vote consistant apparemment en l’avis d’une ou deux personnes, élargi à l’ensemble du personnel enseignant.

Donc nous avons eu les tablettes et même une formation en interne pour s’en servir, et puis on a attendu nos livres numériques.

Fin septembre 2019, les livres virtuels ne se téléchargeaient toujours pas et les éditeurs avaient beau promettre que le problème allait être réglé, toute la question était de savoir quand. Nous voilà en mars et toujours rien à l’horizon.

L’administration a fait un petit sondage en interne. Ce fut un concert de lamentations.

«  Pas de connexion wifi mais on me dit que ça marche au 2e étage et éventuellement dans la cour. Je suppose que la cour n’est pas une option ? », disait l’un.

«  Le site réclame des codes pour télécharger le manuel. Je veux bien les lui fournir mais quels sont-ils ? » disait l’autre.

Et le 3e de surenchérir : «Les pages mettent tellement de temps à se charger que la récréation ne suffit pas. Pourrait-on avoir des interclasses d’une demi-heure ? » 

« Les élèves veulent bien se servir de la tablette mais uniquement à but extra-scolaire. J’ai donc dû bannir les tablettes pour des raisons pédagogiques

Un autre, fataliste, faisait le bilan : « Un mois de cours, 2 tablettes égarées, 3 mortes d’épuisement ou de mauvais traitements. »

Mais il y avait quelques notes positives :

« J’autorise les élèves à sortir leur portable en plus de la tablette. Comme ça, ils peuvent faire un partage de connexion et ça fonctionne très bien. Et comme ils ont toute ma confiance, l’ambiance est détendue.»

D’autres en revanche semblaient au bord de l’apoplexie :

« Depuis la rentrée, j’ai intégré un scénario catastrophe. Le manuel n’est pas téléchargeable pour la bonne raison qu’il semble ne pas exister. Et bien sûr, il n’apparaît pas via Corrélyce. Est-ce normal ? »

Je n’ai pas cité ici mon propre bilan : les élèves, qu’on le veuille ou non, sortent les tablettes à tout bout de champ. Ils s’en servent comme d’une loupe pour voir le tableau quand ils ont oublié leurs lunettes, comme d’un appareil photo pour s’éviter la peine de copier la leçon, comme d’une caméra pour mettre ensuite des photos ou des vidéos sur Snapchat et même comme enregistreur vocal. Je n’ai à ce jour jamais été capable de télécharger le manuel. Aux 90% du téléchargement, pour une raison inconnue même des informaticiens, le programme cesse de fonctionner. En fait, j’ai un manuel doublement virtuel : il est dématérialisé …. et il n’existe que sur une dimension parallèle à laquelle je n’ai pas accès…

Sans surprise, la palme d’or des griefs revenait à la documentaliste qui faisait la remarque que son CDI venait d’être transformé en cyber-café avec l’aval de la hiérarchie.

Mais celui qui finit par se plaindre le plus, au final, ce fut le gestionnaire qui était le seul parmi nous à n’avoir pas de plan B. La quantité de photocopies atteint des sommes tellement astronomiques qu’il se crut obligé de nous faire respectueusement remarquer que nous avions explosé le budget photocopies pratiquement dès le premier jour de la rentrée.

Ceci dit, nous sommes ravis que ça ne fonctionne pas. Il suffit d’allumer la tablette pour prendre peur : la page d’accueil ouvre sur tout un monde de jeux, une sélection de livres à faire frémir et même un choix de films à petits prix…

J’aimerais qu’on me prouve le bien-fondé pédagogique des tablettes et aussi son impact écologique.

Et pourquoi pas ? Que l’on me dise qui a bénéficié de cette manne de l’Éducation Nationale.

Une chose est certaine : ce ne sont pas les élèves et ce ne sont certes pas les profs.

Pas vraiment très pédagogique tout ça. A croire que le contribuable paie pour que l’élève passe son temps à surfer, et pourquoi pas, à dépenser un argent qu’il n’a pas.

Et pendant qu’on abrutit les gosses à force d’écrans et qu’on les incite à jouer en ligne pendant les cours, les cadres high- tech de la Silicon Valley, eux, mettent leurs enfants dans des écoles non-connectées. Des écoles à l’ancienne, sans aucun écran, qui obtiennent de bien meilleurs résultats, avec un coût deux fois moindre.

Cherchez l’erreur.

Laurence Esbuiée © 30 septembre 2019, remanié en mars 2020

 

1https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/education-nationale-un-budget-2020-pour-tenter-de-contenir-la-colere-enseignante-1135872

2http://m.lamarseillaise.fr/bouches-du-rhone/education/75507-les-lyceens-de-la-region-sud-bachoteront-sur-tablette-numerique