« Le Directeur de Nuit » de John le Carré (1993)

Ce qui est surprenant avec John le Carré, c’est qu’il fait partie de ces rares intellectuels que l’on disait conservateurs du temps de leur jeunesse et qui finissent sur le tard par devenir des militants engagés, déterminés à dénoncer les crimes d’État au moment même où presque tout le monde fait le parcours inverse et de rebelle devient fataliste.

Quoi qu’il en soit, « Le Directeur de Nuit » ou « The Night Manager » dans la version originale, au-delà de la fiction, est une charge contre les accointances et relations sulfureuses qu’entretiennent les services de renseignements avec les trafiquants d’armes et ceux de la drogue, bien souvent les mêmes d’ailleurs.

Pour autant, il est bien difficile pour un étranger de s’y retrouver dans le dédale des divers services à la fois britanniques et américains.

Leonard Burr et Rex Goodhew travaillent pour Whitehall et sont donc au service de l’état, à la tête d’une brigade top secrète nouvellement créée pour traquer le trafic international de vente d’armes et de drogues. Ils vont recruter Jonathan Pine, ancien officier de l’armée devenu directeur de nuit dans un grand hôtel d’abord cairote puis suisse.

Ce qui est intéressant, ce n’est pas la figure un peu floue du narcotrafiquant international Roper mais celle que prend le renseignement du MI6, « River House » dans le texte ainsi que celle d’hommes politiques décrits par Goodhew comme « my master » « my minister ».

Le « maître » ministre qui n’est pas nommé insiste pour que l’affaire Roper soit en partie confiée voire chapeautée par les services secrets britanniques « de l’autre côté du fleuve », ce que refuse Burr :

« Je te le dis, si le Roper ( = narcotrafiquant) commettait une attaque à main armée en plein jour et devant les yeux mêmes du Lord Juge en chef de la Justice d’Angleterre… »

«  Le Lord Juge en chef lui prêterait la pince-monseigneur que Darker (du MI6) lui aurait achetée. » 1

On ne peut guère faire plus clair.

Comme il se doit, Goodhew a une discussion avec son  ministre de tutelle qui lui annonce tout de go que le MI6 se retrouve en porte-à-faux vis-à-vis de la CIA concernant l’opération « Limpet » montée par Burr et Goodhew pour faire tomber Roper. Goodhew s’étrangle : le MI6 ne peut pas être en porte-à-faux vis-à-vis d’une opération qui n’est pas la sienne.

On lui fait donc comprendre que soit il « livre» toute l’opération et dans ce cas il hérite d’une belle somme d’un oncle suisse récemment décédé dont il n’a jamais entendu parler – près d’un million de livres sterling – soit il a un accident regrettable qui le fait passer de vie à trépas.

« Les Cousins » ( = les Américains) sont particulièrement désireux de reprendre l’affaire pour des motifs « géopolitiques » qui sont naturellement bien au-dessus de la compréhension de Burr et Goodhew.

« Acheter les gens, » lui confie Palfrey (qui joue un double-jeu), « c’est ce qu’ils font à l’étranger. Et c’est ce qu’ils font chez nous. (…) Les Cousins ont des lois.» Donc s’il y a embargo sur le pays Wozza-Wozzas, les Américains ne peuvent pas leur fournir d’armes. En revanche, ils appellent Darker à la rescousse et lui demande une faveur : les Wozza-Wozzas ont besoin de quelques jouets. Darker à son tour appelle XY et lui dit « Tony, bonne nouvelle. Feu vert pour les Wozza-Wozzas mais en douce. Commissions à tous les étages. »

Burr et Goodhew sont atterrés par l’implication d’institutions et de personnes qui jusque là paraissaient au-dessus de tout reproche. Et après avoir échappé de justesse à un accident, Goodhew n’a plus guère d’illusions.

La corruption et le meurtre s’étant révélés inefficaces, les services de renseignements vont donc imaginer un plan diabolique du nom de « Flagship ». Burr, Goodhew et l’Américain Strelski se retrouvent de facto écartés d’une enquête qu’ils ont eux-mêmes initiée. « Flagship » va travailler à les saborder.

Quand Jonathan Pine, au péril de sa vie, fait passer à Burr les renseignements vitaux pour arrêter Roper, le où, quand, quoi, avec qui, on a une scène burlesque où Burr essaie de convaincre Denham, un des mandarins de Whitehall, d’intervenir.

Intervenir dans le Golfe du Panama pour arrêter un convoi d’armes par bateau ? Territoire des Américains. Pourquoi deux chasseurs devraient-ils courir après le même lièvre ? Perte de temps. Et puis, votre source n’est pas fiable.

Arrêter le convoi d’armes dans les eaux colombiennes ? Si vous pensez que l’on peut séparer le gouvernement colombien des cartels de drogues …Ou toute l’Amérique latine de l’économie de la cocaïne…

Et au final, le renversement de situation intervient quand Pine à qui on a fait endosser un passé de malfrat pour sa mission d’infiltration est lâché exactement pour cette raison. La couverture devenant la réalité – Pine serait un criminel non fiable – et la réalité– Roper, un criminel d’envergure international – revêtant une couverture qui a tout d’un blanc-seing, une figure de la haute société.

Loaming accrédité Flagship – un personnage à la Macron et qui pourrait lui faire écho – a une théorie : celle de la nécessité d’une sous-classe mondiale.

Et de là à penser qu’on pourrait la créer en soutenant des Roper, la conclusion est vite tirée.

C’est Strelski qui résume l’affaire en quelques mots bien sentis. L’opération Limpet est morte parce que Langley ( = la CIA) l’a tuée. Avec l’aide de bons Britanniques. Et la fois d’avant, Langley a tué dans l’oeuf une autre opération, avec l’aide de Colombiens, ou était-ce d’Israéliens ? Et Langley, toujours Langley…

Et Burr de surenchérir : « L’ennemi n’est pas là dehors. Il est là parmi nous. »

Un livre amer et désespéré, certes, mais combien juste et palpitant.

L. Esbuiée © 26 décembre 2019

1« I tell you, if the Roper committed daylight armed robbery in full view of the Lord Chief Justice of England… »

« The Chief Justice would lend him his jemmy. And Darker (from MI6) would have bought it for him. »