Les médicamenteurs de Stéphane Horel

Stéphane Horel : LES MEDICAMENTEURS éditions du Moment, 2010

Chaque Français représente pour l’industrie pharmaceutique 284 euros de chiffres d’affaires en médicaments. Le rapport du Sénat publié le 14 juin 2006 met en lumière l’omniprésence de l’industrie pharmaceutique à tous les étages du système de santé français. Le LEEM, (Les Entreprises du Médicament) représente 300 entreprises installées en France et 47,4 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2008.

En France, pour la seule année 2003, l’Assurance Maladie a remboursé 125 millions d’euros de Vioxx, du laboratoire américain Merck, alors que dès 2000, un an après son lancement, on savait que les risques d’attaques cardiaques étaient multipliés par 5 mais le Vioxx reste dans les pharmacies jusqu’à son retrait par Merck en 2004. La boîte de 28 comprimés coûtait 295 fr soit 45 euros. Une étude estime que le Médiator aurait tué entre 1000 et 2000 patients.

Comment des médicaments dangereux ont-ils pu être commercialisés ?

Les labos soumettent un dossier d’autorisation de mise sur le marché (études cliniques, posologie…) soit à EMEA Agence Européenne d’évaluation des médicaments soit à l’AFSSAPS Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé. La commission d’autorisation de mise sur le marché évalue la balance bénéfice / risque puis le dossier est soumis à la HAS (Haute Autorité de Santé) qui évalue à son tour le service médical rendu puis la CEPS (Comité économique des produits de santé) fixe le prix en fonction de l’ASMR ( Amélioration du Service Médical Rendu ) et parallèlement l’UNCAM (Union nation des caisses d’assurance maladie) entérine le taux de remboursement avant la commercialisation.

Le système fait de sigles et de commissions est tellement opaque que tout est permis.

Missions de l’AFSSAPS : évaluation, expertise, surveillance des produits de santé et des médicaments avant et après leur mise sur le marché, autorisation et contrôle des essais cliniques, information des professionnels de santé, contrôle de la publicité. Elle est aussi chargée des cosmétiques et tatouages sous la tutelle Ministère de la Santé. Elle emploie 1000 salariés + 2000 experts externes.

Opacité des décisions :

Pour prendre leur décision, les experts se basent sur 150 000 pages de documents en moyenne par produit : descriptions des caractéristiques du médicament, posologie, essais cliniques , l’ensemble est rédigé par les firmes pharmaceutiques. Dans la plupart des cas, l’efficacité des médicaments n’est plus jugée en fonction de la disparition de la maladie mais mesurée en fonction de la diminution des facteurs de risque. De toute façon, les résultats des essais cliniques sont « arrangés ».

Les mises sur le marché sont accordées simplement quand le médicament a l’air un peu plus efficace qu’un placebo et pas trop dangereux par rapport à son efficacité. Les firmes pharmaceutiques peuvent se permettre de mettre sur le marché des médicaments qui n’apportent rien mais qui vont quand même générer des ventes et donc des revenus. L’Afssaps n’a pas les moyens de refaire chaque essai clinique fournie par les firmes. Entre 90 et 95 % des médicaments présentés à la Commission obtiennent leur autorisation de mise sur le marché.

ASMR I : progrès thérapeutique majeur ; II, important ; III, modéré, IV mineur, V nul.

En 2008, 246 nouveaux médicament ont été reconnus efficaces mais 239 ont une ASMR V = ne sont pas meilleurs que les anciens médicaments, en d’autres termes, 96% des médicaments présentés par les firmes n’apportent rien à la santé des gens.  Près de 40 % des médicaments actuellement sur le marché n’ont jamais démontré une réelle efficacité chez l’homme.

Depuis 2000, 5 à 10 % des médicaments nouveaux sont une régression thérapeutique or 96 % des médicaments sont admis au remboursement, ce qui ne les empêche pas d’être chers. Presque aucun des grands médicaments de ces 20 dernières années n’est sorti des centres de recherche des firmes. Ils ont été mis au point dans des laboratoires publics, universitaires ou de petites sociétés en biotechnologie et l’industrie les a rachetés quand ils étaient arrivés à un point suffisamment prometteur.

D’où compensation par effort de marketing tels les voyages promotionnels : 5 minutes de discours scientifique par un cardiologue, puis 7 minutes de questions et hop, tout le monde sur le green, week-end le moins scientifique possible et le plus golfique possible. Le Medec propose aux médecins environ 200 sessions de formation. A l’entrée des salles de conférence, ils valident leur présence en faisant biper les badges magnétiques; ce geste leur vaudra une attestation de participation. La majorité des sessions sont parrainées par les labos pharmaceutiques et les géants de l’alimentaire rétribuent les intervenants. Compter 1500 euros le laïus. Pas de comité d’éthique. Même les fabricants d’amiante pourraient avoir un stand s’ils payaient. Ex. Michel Krempf, endoctrinologue et nutritionniste au CHU de Nantes, l’un des orateurs, travaille à l’aide de bourses de recherche de Nestlé et Danone.

Sous réserve qu’il ait bien fait biper son badge, un médecin qui vient au Medec écouter les interventions de spécialistes rémunérés par Abbott, Roche ou Mc Donald’s gagne des points pour sa formation continue, obligatoire en France depuis 1996. L’inspection générale des affaires sociales (IGAS) estime que les pouvoirs publics investissent 75 millions d’euros dans la formation médicale continue quand l’industrie pharmaceutique la finance à hauteur de 300 à 600 millions d’euros. Le rapport du Sénat avance que 98 % des formations sont financées par l’industrie. Onco-tourisme : est-il nécessaire de déplacer une centaine de médecins français à Cuba afin d’améliorer leurs connaissances médicales? Séminaires tous frais payés par les labos, auxquels les médecins ne sont pas vraiment tenus d’assister.

Article L4113-6 du Code de la santé publique : Est interdit le fait, pour les membres des professions médicales de recevoir des avantages en nature ou en espèces, sous quelque forme que ce soit, de façon directe ou indirecte, procurés par des entreprises assurant des prestations; produisant ou commercialisant des produits pris en charge par les régimes de la sécurité sociale. Toutefois, l’alinéa précédent ne s’applique pas (…) pour des conventions ayant pour objet explicite et but réel des activités de recherche ou d’évaluation scientifique. »

Même pour rédiger une ordonnance, la main du médecin peut être guidée par un logiciel d’aide à la prescription gracieusement fourni par les laboratoires. L’industrie contrôle la quasi-totalité de l’information dans le domaine du médicament, écrit le rapport du Sénat.

Les laboratoires s’immiscent dans la préparation des examens. Depuis des années, ils fournissent aux étudiants en médecine des concours blancs payants, clé en main, avec logo sur chaque copie. Les facs n’organisent pas de concours blanc national, l’industrie pharmaceutique s’est empressée d’offrir 2 épreuves blanches par labo ( Servier, Sanofi…) et par année scolaire. Les facs n’ont pas les moyens de toute façon donc elles laissent faire et prêtent leurs amphi.

Le Plavix (Sanofi-Aventis) est destiné aux patients qui ont subi un AVC : c’est un anti-agrégant plaquettaire qui fluidifie le sang et empêche la formation de caillots. Le problème, c’est que l’aspirine ou 2 verres de vin font la même chose que 2 comprimés de Plavix. Le Plavix est le médicament le plus onéreux de la Sécu, n°1 depuis des années avec 450 millions d’euros remboursés en 2008.

L’UFC- Que Choisir a calculé que si les indications avaient été respectées entre 2002 et 2006 et que l’aspirine avait été donnée à la place du Plavix, la Sécu aurait économisé 350 millions d’euros.

Le Plavix n’est efficace que dans un nombre limité de cas, il ne devrait donc pas être autant prescrit. Prix de la boîte de Plavix : 56,82 euros remboursés à 65%. Prix de la boîte d’aspirine la moins chère : 1,33 euro. L’Etat autorise un niveau de prix du Plavix 27 fois supérieur à l’aspirine. Sanofi-Aventis vaut 100 milliards d’euros, c’est 35 000 emplois en France. Eric Woerth, ministre du Budget, l’assure aux députés : «  Nous sommes tous attachés au développement de l’industrie pharmaceutique en France, tant ce secteur est porteur de croissance et de progrès. » (2007) L’industrie pharmaceutique pèse plus de 103 000 emplois.

Qui décide du prix des médicaments?

Un conseil stratégique des industries de santé : PDG de Ipsen, Eli Lilly, GlaxoSmithKline, Roche, Sanofi-Aventis se réunissent à Bercy avec le LEEM en tant qu’invités. Côté pouvoirs publics sont présents le ministre de la Santé et le ministre délégué à l’industrie et le président de l’Agence française pour les investissements internationaux.

Le dispositif qui permet aux laboratoires de fixer eux-mêmes leur prix et sans négociation pour les médicaments à Amélioration du service médical rendu I (majeure), II (importante) et III (modérée) est appliqué en 2008 à AMSR IV. En 2008 justement, seuls 16 médicaments obtiennent une ASMR I, II, III contre 35 en 2007.

Certes nos produits ne sont pas efficaces mais ils « contribuent à sauvegarder les emplois en France. » ( Le Monde, 5/7/2003) Le français Servier faisait plus de 14% de son chiffre d’affaires avec des médicaments à ASMR insuffisant en 2005 mais Servier (2e) est loin derrière Sanofi-Aventis : 3,7 milliards d’euros en 2008, 5000 emplois en France.

Aux USA, l’industrie pharmaceutique emploie 120 personnes à temps plein et 112 lobbyistes à Washington, lobby le plus actif au Congrès. Quant à l’Assemblée Nationale et le Sénat français, Big Pharma y est comme chez elle. Pantouflage : Philippe Lamoureux, énarque et conseiller technique à la Santé, directeur adjoint du cabinet Kouchner (Santé, 2001-2002) devient directeur général du LEEM en 2008.

Chaque année, la revue Pharmaceutiques se réunit dans le Lubéron, à Lourmarin, pour « l’université d’été » : les dirigeants de l’industrie invitent les ministre, anciens ministres, le directeur de l’Assaps, les représentants des pouvoirs publics avec dîner de gala : entre 160 et 180 personnes dont Michèle Barzac qui assurait sous Chirac en 86 que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté aux frontières du pays. Dirige depuis une « activité de conseil en stratégie de santé auprès de nombreuses instances internationales et gouvernementales et auprès d’entreprises de santé » avec sa société Michèle Barzac Santé International,  Présidente de la Fondation GlaxoSmithKline dont elle est membre du CA.

L’Assaps dispose de 109 millions d’euros en 2009. L’Etat s’est désengagé ; elle se nourrit désormais des taxes prélevées sur l’industrie pharmaceutique : leurs revenus augmentent en fonction du nombre de dossiers traités, d’où l’évident manque d’indépendance.

L’Agence est obligée de faire appel à des experts externes : plus de 2000 praticiens hospitaliers et pharmacologues participent aux groupes de travail et commissions. Les experts externes sont libres de travailler avec l’industrie pharmaceutique par exemple et siéger en Commission d’Autorisation de mise sur le marché. Ils peuvent également avoir des actions et une participation financière dans une entreprise. La Commission d’Autorisation tranche toujours en présence du LEEM (l’Entreprise des Médicaments). Leur avis est « consultatif » : ils n’interviennent pas dans le débat.

Les experts de haut niveau ne peuvent pas faire sans lien avec l’industrie : le grand professeur qui ne travaille pas avec l’industrie ne dirige pas d’essais cliniques, n’est pas invité aux congrès et publie peu dans les revues scientifiques. Tous les laboratoires ont des leaders d’opinion qui font du marketing auprès des chefs de service.

Le médecin généraliste ne prendra pas le risque de modifier le traitement établi par l’hôpital. Les leaders d’opinion sont chiffrés dans les budgets de lancement des nouveaux médicaments.

Qui sont les leaders d’opinion ?

La plupart sont des universitaires de médecine qui ajoutent 50% à leur salaire, prennent 84 000 euros par expertise, offrent des formations et leur contribution scientifique pour 90 000 euros, ce qui donne un total de 241 000 euros. Une cinquantaine de leaders d’opinion cumulent plusieurs contrats qui peuvent représenter jusqu’à 100 000 euros par an. Théoriquement, ils sont tenus de le faire savoir au public lorsqu’ils s’expriment oralement ou par écrit.

Par exemple : Xavier Girerd, cardiologue, hôpital de la Pitié-Salpêtrière, a un lien avec 14 laboratoires : GlaxoSmithKline, Ipsen, Servier, Takeda, Abbott, Sanofi-Aventis….

Les patients sont tous un peu cobayes : le nombre de décès liés aux médicaments s’élèverait à 18 000 morts par an.

Au sein de l’Afssaps, la commission de pharmacovigilance ( !!) suit les dossiers. 26 des 33 membres déclarent des liens d’intérêt en 2008 et sont des «invités» du LEEM. Les études post-autorisation de mise sur le marché sont confiées à l’industrie pharmaceutique, sauf pour 6 d’entre elles financées par l’Assaps entre 1999 et 2004 !

Pfizer lance Champix le 12 février 2007 ; le 1e du même mois, l’Assurance Maladie instaure un remboursement forfaitaire de 50 euros pour tous les traitements du sevrage tabagique et cet hiver-là, une loi interdit de fumer dans les cafés et restaurants. Or Champix provoque des idées de suicide et des troubles psychiatriques. L’Agence européenne estime que ces troubles ne « remettaient pas en cause le rapport bénéfices-risques de ce médicament. » (Commission nationale de pharmacovigilance, CR de la réunion du 24 mars 2009)

27 avril 2009 : AH1N1 : alerte de l’OMS niveau 4, le 11 juin niveau 6 ; la France reste à 5. On entend beaucoup Antoine Flahaut, directeur de l’École des Hautes Études en santé publique, épidémiologiste et spécialiste de la grippe qui ne déclare pas ses liens d’intérêt. Le 15 juillet, Roselyne Bachelot commande 94 millions de doses de vaccins pour la France qui au printemps n’existaient pas encore. Les prix varient du simple au double : facture totale de 712 millions d’euros en plus du Tamiflu soit 1,5 milliard minimum. Bruno Lina conseille la ministre sur la pandémie. Il est le président du conseil du GEIG ( groupe d’expertise et d’information sur la grippe) financé à 100% par les labos. Bruno Lina mène actuellement un essai clinique sur les antiviraux de Roche, Novartis et Sanofi-Pasteur.

Les contrats passés avec les laboratoires pour l’achat des vaccins spécifie une clause de non-responsabilité en cas d’effets secondaires et les protège en cas de poursuites judiciaires.

La France a signé des contrats « dormants » avec Sanofi-Pasteur et Chiron en cas de pandémie de grippe déclarée, c’était en 2005-2006, au moment de la grippe aviaire. C’est l’EMEA qui a évalué les dossiers des vaccins H1N1 et a accordé mise sur le marché pour tous les pays de l’Union. EMEA a 13 membres du groupe de travail sur les vaccins, mais la liste est incomplète et il n’y a pas de déclarations d’intérêt.

Si le niveau 6 a été atteint si rapidement, c’est que l’OMS a modifié sa définition de notion de pandémie : au début du mois de mai 2009 la définition était caractérisée par 2 facteurs : nouveau virus + nombre énormes de morts et malades. Courant mai, la définition d’une pandémie se limite à un seul facteur, à savoir tout nouveau virus contre lequel la population n’est pas immunisée.

L’épidémiologiste Tom Jefferson qui travaille pour la Collaboration Cochrane, un réseau ultra-respecté de scientifiques indépendants lâche à Der Spiegel : « On a parfois l’impression qu’il y a toute une industrie qui attend l’arrivée d’une pandémie. » ( A whole industry is waiting for a pandemic, Der Spiegel, on line 21 juillet 2009)

La liste des experts engagés par l’OMS pour leur comité d’urgence est confidentielle. Un autre expert du groupe de travail Influenza A H1N1, le néerlandais Albert Osterhaus, est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la grippe. Il travaille à l’Université d’Erasmus (Rotterdam) mais aussi pour la société Viroclinics Biosciences BV dont il détient des parts et qui vend des procédés aux laboratoires fabricants de vaccins contre la grippe H1N1. Il est également actionnaire minoritaire d’Isoconova AB et président du groupe de travail scientifique européen sur la grippe. Ce groupe de recherches est parrainé à hauteur de 400 000 euros annuels par 10 laboratoires. Il a été également conseiller du ministre de la santé néerlandaise durant la crise.

                                               Laurence Esbuiée ( résumé) – 2010