Macron président, le Grand Forçage

Ces élections présidentielles de mai 2017 auront été un cauchemar. Je ne reviendrai pas ici sur l’affaire Fillon et ses divers rebondissements, ni même sur les arguments des divers candidats, seulement sur le sentiment que j’ai eu de m’être réveillée au lendemain de la victoire de Macron avec la gueule de bois.

Et je ne crois pas avoir été la seule.

C’est un peu comme si, au lieu de participer à une élection présidentielle, on avait eu droit à un jeu truqué d’avance. Je ne veux pas formuler de grandes théories, seulement parler de ressenti. Le mien, dès le mois de janvier, a été celui-ci : la présidentielle est devenu un jeu savamment orchestré, selon lequel puisque notre oligarchie ne peut pas imposer sa loi par une dictature militaire, et si elle ne peut pas vraiment truquer les élections à grande échelle, alors le mieux c’est de donner aux joueurs-électeurs des cartes forcées. C’est un tour très connu des magiciens, celui du forçage, à savoir l’action de forcer de manière subreptice le nigaud d’en face à choisir une carte particulière tout en prétendant que la sélection est libre et parfaitement aléatoire.

Dès le mois de janvier, le 2 très exactement, à la suggestion d’une amie qui prévoyait déjà les kleenex lors des soirées élections, j’envoyais en retour le message suivant : « Pour moi, les kleenex ce ne sera pas la peine ( du moins je crois ). On va se taper Macron – Fillon ou Macron – le Pen et de toute manière perso je voterai Macron par défaut comme d’hab ou RIEN DU TOUT parce que je boycotterai. Mais au final, ça ne fera qu’empirer et puis on sera de nouveau tous dans la rue au mois de septembre ! »

C’est dire si nous avions le moindre espoir de voir un changement positif se produire ! Ou même d’avoir seulement le choix ! Et nous n’avions pas moins de onze candidats. Belle démocratie en vérité qui nous offre onze candidats en devanture dont deux seulement ont été prédéterminés à rester en lice plusieurs mois avant le début officiel de la campagne ! Et le jeu est d’ailleurs tellement apparent que plus personne ne se fait d’illusions.

Je ne veux pas revenir sur la chute de Fillon. Que ce soit un sale type, ça, à l’heure actuelle je n’ai aucun doute. Que je n’aurais jamais voté pour lui, pas plus en d’autres temps qu’en un Strauss-Kahn, c’est également sûr et certain. Mais qu’il ait été éliminé sciemment comme DSK avant lui, pour des motifs politiques et non éthiques, c’est ce que je subodore.

Alors cabinet noir ou pas, là pour le peuple n’est pas la question. Fillon méritait de tomber ; sa chute ne fait qu’accentuer l’outrecuidance du personnage qui voulait nous faire revenir à l’absence des droits sociaux du 19e siècle alors même qu’il estimait normal d’être au-dessus des lois qu’il tenait tant à nous imposer.

Mais il n’en reste pas moins que sa chute a dû être programmée mais certes pas par certains journaux d’investigation que certains ont conspués, comme si le fait de faire son travail avec courage et persévérance était un vice impardonnable. L’ouvrage Marine est au courant de tout… de la journaliste de Médiapart Marine Truchi et du journaliste de Marianne Mathias Destal sur les affaires du FN, du micro-parti Jeanne au Groupe Union Défense ( GUD), groupuscule pro-fasciste, est passé très largement inaperçu. Comme si les médias télévisés s’étaient acharnés sur l’un, le très vilain Fillon, pour laisser l’autre en lice, la redoutable Marine Le Pen. Pourquoi cela ?

Oui, pourquoi faire tomber l’un et non l’autre alors qu’ils étaient tous deux corrompus, si ce n’est qu’il fallait un épouvantail à la France pour nous inciter à prendre Macron comme carte forcée ? Si un battage médiatique de grande ampleur, comme celle qu’a connue Fillon, avait atteint le Pen, nous aurions eu peut-être une autre distribution au matin du 7 mai. Mais ce n’était certes pas dans l’intérêt du grand capital. Macron est un pur produit marketing. Inconnu du grand public il y a neuf mois, il a été promu ministre de l’Économie avec pour tout bilan des mesures catastrophiques telles que le CICE et la vente d’Alstom à l’américain General Electrics qui s’est empressé de supprimer plus de 800 postes en France. Une fois le sabotage de l’économie terminée, il était devenu chef d’un parti nouveau qui se flattait – il faut quand même le faire – de n’avoir pour programme politique qu’un message vaguement messianique.

Lui a-t-on reproché de claquer la porte de son ministère et de se tirer de là en vitesse pour monter un parti qui n’aurait eu aucune chance d’aboutir s’il n’avait eu des appuis bien placés en très haut lieu ?

Que nenni.

En revanche Hamon est « un frondeur » qui gagne cependant la primaire du PS. Et que se passe-t-il ? Il est de tous ou presque déserté, abandonné et renié.

Donc l’un claque la porte et sort du gouvernement, tout le petit monde socialiste l’acclame. L’autre claque la porte mais porte le message du parti, il est honni. J’avoue que j’ai du mal à comprendre la logique.

Intérêts ou machination ou les deux ?

Alors je sais qu’on va me ressortir la carte du complot. C’est devenu une routine en France. Dès qu’un(e) citoyen(ne) émet des doutes sur l’autorité des énarques, on nous ressort deux cartes, celle du « complot » et celle du « populisme ».

Ne pas voter Macron, c’est être populiste. Émettre des doutes sur sa « brillante carrière », c’est faire partie de la théorie du complot.

Très bien. Mais personnellement, je voudrais qu’on m’explique deux choses.

  • Comment se fait-il que Hillary Clinton ait su dès 2012, soit deux ans avant la nomination de Macron, que celui-ci « pouvait devenir haut fonctionnaire au ministère de l’Économie »? La citation est celle de WikiLeaks qui relate l’affaire. Macron est d’ailleurs décrit avec précision comme un «banquier en fusions et acquisitions » chez Rothschild à Paris. Alors non seulement H. Clinton était au courant bien avant nous en France de sa future nomination mais elle se sentait assez concernée pour envoyer des courriels à ce sujet. On peut se poser la question de savoir comment elle l’avait su et pourquoi cela avait pour les Américains tant d’importance.

  • On se souvient peut-être du beau discours de Hollande au Bourget le 22 janvier 2012, juste avant son élection « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera donc pas élu mais pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. » On peut revisionner ce fameux discours sur Youtube. Alors comment expliquer que Hollande lui-même croyait à la théorie du complot, avant bien sûr d’être élu et de se faire le bras armé de cette même finance ?

En résumé, dès 2012 et l’élection de Hollande, il était prévu que Macron devienne ministre et puis président. C’est y pas beau, la démocratie ?

Forçage, ai-je prétendu? Que dire alors de l’implication des médias, surtout télévisés ? Selon Médiapart, fin avril 2017, « Pour la première fois, les candidats se sont vu imposer un temps de parole au prorata de leur représentativité, fondée sur les sondages, les résultats aux élections précédentes ou encore le nombre d’élus de leur parti… Ces critères ont accentué les inégalités entre les candidats. Pour Jean-Luc Mélenchon, cela s’est traduit par 46 heures de temps de parole, contre 170 pour François Fillon. Emmanuel Macron occupe la deuxième place avec 106 heures, 105 pour Benoît Hamon, 80 pour Marine Le Pen. » 1

Clairement, une fois Fillon éliminé, cela laissait qui ? Macron !

Démocratie avez-vous dit ? Ou déni de… ? Mais il y a plus. Je ne sais si vous avez vu Ruth Elkrief et sa tendre salutation à Macron lors d’un débat en direct  en avril sur BFM-TV ? Macron s’avance et Elkrief – déjà en direct – lui lance un large sourire et imprime à sa main tendue une tendre pression des doigts. C’était si mignon, ce « high five » féminin et tellement …. tellement complice entre une journaliste et un candidat ! Et après, « l’establishment » français crie à la fumeuse théorie du complot dès lors que le peuple ose dire qu’il y a maldonne !

Les petits candidats n’ont pourtant pas eu droit à ce doux traitement de faveur. On est allé jusqu’à leur reprocher leur tenue vestimentaire. Poutou a été raillé, non pas parce qu’il n’avait rien à dire – l’apanage exclusif de Macron – mais parce qu’il n’avait pas de riches amis étrangers pour lui offrir des costumes de 15 000 euros pièce en cadeau.

Et ce débat Marine le Pen – Emmanuel Macron le 3 mai, mais quel spectacle !

Nous étions nombreux devant notre poste ce soir-là, mais je devais apprendre le lendemain que personne n’avait assisté au débat la première heure passée.

En bref, on allait élire Macron sur ses talents à hypnotiser son auditoire et à l’envoyer se coucher. Quant à Marine le Pen, son absence totale de performance – elle qui d’habitude parle de manière percutante – m’a paru vaguement suspecte. Avions-nous assisté à une mise en scène, délibérément si mauvaise, que nous n’étions pas censés en voir la fin?

Quand j’ai commencé à dire que je n’irai pas voter au 2e tour, j’ai eu une levée de boucliers contre moi. Comment, me dit-on, mais tu as bien voté par défaut pour Chirac en 2002, alors pourquoi pas pour Macron ?

Mais quinze ans avaient passé.

J’avais voté pour Chirac par défaut en 2002 mais côté politique étrangère, il tenait bien la route. Et pour dire la vérité, au vu de sa fermeté face aux Américains et à leur volonté d’envahir l’Irak, je n’ai pas regretté un seul instant mon choix de vote. Mais Macron ? Un gars qui clame ouvertement que « la culture française n’existe pas », que «  la colonisation française en Algérie a été un crime contre l’humanité », que la Guyane « est une île », que les gens du Pas-de-Calais sont alcooliques et les Bretons illettrés ?

De plus, ai-je argué, cela fait 15 ans qu’on nous agite le chiffon noir du fascisme. Si le problème n’a pas été réglé, c’est qu’il est de l’intérêt de tous de continuer ainsi. Alors devais-je me faire à l’idée que mon droit de vote allait être utilisé contre moi jusqu’à ma mort ?

Et cette visite de Macron aux ouvriers de Whirlpool. Comme on l’a félicité, notre prodige national, d’avoir eu le courage d’entrer dans l’arène aux lions et de se confronter aux zouaves locaux ! Et pour leur dire quoi ? Que s’ils perdaient leur emploi, ces ouvriers, c’était bien dommage mais qu’on ne pouvait pas décemment en démocratie empêcher une industrie de plier bagage et s’installer ailleurs.

Certes.

Ce qu’il ne disait pas, c’est que grâce au CICE qu’il avait lui-même mis en place, Whirlpool avait touché le pactole, ce qui lui permettait aujourd’hui, le fric empoché, de s’installer en Pologne. En gros, Macron avait financé les délocalisations avec l’argent public !

Mais au-delà de Macron lui-même, c’est le président Obama qui m’a confortée dans l’idée de l’abstention.

Devenu le VIP-VRP de la grande finance, Obama avait traversé l’Atlantique pour enjoindre le Président Hollande à voter le CETA dont le peuple ne voulait pas. Et aujourd’hui il venait, figure tutélaire, nous inciter, nous, à voter Macron. Et je me suis dit Non. Étions-nous devenus à ce point inféodés aux USA pour obéir aux injonctions de leur président ?

Alors bien sûr on m’a reproché ma décision. Je peux comprendre l’argument. «  Oui, tu comptes sur les autres pour nous éviter le Pen…. Et quelle tête tu feras, au soir du 7 mai, en voyant la tronche des fachos à la télé ? » Ce sont des arguments que je peux entendre.

En même temps, vient un temps où il faut être clair avec soi-même. Il existe différentes sortes de fascismes et si on se doit de combattre l’un, peut-être vaut-il la peine de combattre l’autre. On me proposait des cartes forcées, extrême-droite vs droite extrême et on me demandait de choisir. Et j’ai dit non.

On m’a sorti aussi le couplet du droit de vote des femmes, de leur difficulté à l’obtenir. Et comment pouvais-je torpiller ce droit si durement obtenu ? Ça, c’était un coup bas. Et peu propice à me faire changer d’avis. Je ne suis que la deuxième femme de ma famille à avoir eu le droit de vote. Il y a ma mère et puis moi. C’est tout. Alors oui, j’avais toujours voté avec fierté. Mais je suis femme. Et donc peu encline à prendre mes désirs pour des réalités. Si on m’a accordé le droit de vote, en tant que femme, c’est que mon vote ne compte pas. Dont acte.

Ceci dit, je mentirai si je disais qu’au soir des élections, je n’ai pas été extrêmement soulagée. Deux idées m’ont traversé l’esprit simultanément. L’une était « Ouf ! Je ne vais pas être bannie et ostracisée à vie ! » L’autre était similaire à ce qu’ont dû ressentir ceux qui acclamèrent Daladier de retour des accords de Munich en 38 mais qui, contrairement à la majorité, ne se faisaient aucune illusion sur la paix. « Oh quelle chance ! Il me reste un été de calme avant la guerre ( civile ) » ! Car je ne me fais aucune illusion sur ce qui nous attend.

Le soir du 7 mai, on put voir notre nouveau président écouter la Marseillaise la main sur le cœur à l’américaine. Pauvre chou ! On ne lui avait jamais dit que la Marseillaise n’est pas un remake français du Star-Spangled Banner américain.

Le lendemain, le 8 mai, je m’éveillai comme je l’ai dit avec la gueule de bois. Mon premier réflexe fut de mettre la radio, France Inter en l’occurrence. Grave erreur. C’était – s’il vous en souvient – le 8 mai, date de la victoire alliée contre l’Allemagne nazie.

Comme je m’y attendais, cela commença par un débat pour ou contre Macron. Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen, soutenait une opinion contradictoire qui me fit bondir de par sa mauvaise foi. En gros, si on n’avait pas voté Macron, c’est qu’on était facho. Si en revanche on était de gauche et on avait voté pour lui au deuxième tour, c’est qu’on était secrètement pour sa politique, voire enamouré par son charisme. J‘approuvais en silence l’indignation de Gérard Miller, palpable à sa voix, face à un tel argument.

On en vint ensuite sur les « conseils de la tante Fatihra ». À ma grande stupeur, j’entendis une voix féminine nous parler en arabe, puis tout de suite après en français. Elle jubilait, la nièce de la tante Fatihra, quand elle nous dit que « les FN allaient l’avoir mauvaise d’entendre parler arabe à 9 heures du matin ».

Ce n’était pas que les FN.

Le ton jubilatoire de cette femme était en soi une agression verbale ; c’était comme si elle eût craché : « Aujourd’hui on est un Français sur six à être arabe. Dans dix ans, on exigera que l’arabe soit reconnu comme langue officielle en France.  Alors foutus c…. , vous avez intérêt à vous y faire. »

Ce que Vallaud-Belkacem n’avait pu obtenir de faire – imposer l’arabe dès l’école primaire – France Inter venait de l’introniser.

On pourra m’objecter que j’ai l’esprit mal formé et qu’elle était tout bonnement heureuse et soulagée de ne pas voir un gouvernement d’extrême-droite s’installer à l’Élysée. J’en doute. Si ça avait été le cas, elle l’aurait dit tout simplement. Et en français.

Les époques changent. Il faut se faire à l’idée qu’une radio publique, financée par les deniers des contribuables, supprime l’émission de Daniel Mermet, « Là-bas si j’y suis » pour cause de non-alignement, a recours à l’arabe pour se réjouir de l’élection de Macron et évince par motion de censure l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré qui osa dire à l’antenne qu’il ne voterait ni Macron ni Le Pen.

Le ton exalté, voire quasi mystique, de la dame m’a donné la nausée ; après tout, le 8 mai, c’était une de nos rares fêtes nationales. Ses coreligionnaires avaient dynamité notre dernier 14 juillet à coups de centaines de morts et blessés à Nice et maintenant l’arabe s’imposait sur une de nos radios publiques au petit-déjeuner. Et en même temps je me disais : « Sois juste, ne la condamne pas. Après tout, le 8 mai, la Libération, qu’est-ce que ça représente pour elle ? Ce n’est pas son histoire, pas ses valeurs, pas ses références culturelles.»

Mais je pensais aussi à tous ceux qui, il y a de ça maintenant plus de soixante-dix ans, sont morts pour que nous héritions de la démocratie. Ici, à Marseille, ils furent des familles entières à y laisser leur vie et leur liberté, à être arrêtés, torturés, fusillés ou envoyés en aller-simple en camps de concentration, les Floiras, la mère Thérèse et sa fille Paulette de seize ans ; la fratrie des Colombani, Antoinette, Marie, Jean et leur cousin Jean-François Leca, les 3 frères Lucien, Georges et Louis Barthélémy, les 3 frères Jean, Roger et René Carasso et tous les autres jeunes dont la liste est si longue qu’elle ne peut être citée ici.

Et tout ça pour quoi ? Pour que nous puissions élire en toute démocratie un gouvernement qui nous promet de torpiller tous les acquis du Conseil National de la Résistance, pour que l’arabe et non l’allemand passe sur les ondes nationales au petit matin, pour que nous bouffions du poulet lavé au chlore, génétiquement modifié et aspergé de Round-up au déjeuner, et le tout sur fond de TAFTA soixante-dix ans plus tard. Écœurée, je coupais la radio et mis de la musique. Le Chant des Partisans s’éleva alors :

«  Ami, entends-tu le vol des corbeaux sur la plaine ?

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne

Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme. (…)

Il est des pays où les gens au creux des lits font des rêves

Ici, nous vois-tu, nous on marche, nous on tue, nous on crève… »

Oui, nous aussi, pour marcher, on marchait. Quant à crever…. Nous verrions ça à la rentrée.

Laurence Esbuiée © tous droits réservés – 10 mai 2017

1https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/210417/les-temps-de-parole-des-candidats-un-scandale-democratique