“Mémoires vives” d’Edward Snowden

«  MEMOIRES VIVES » d’Edward Snowden

« Permanent Record » paru sous le titre de « Mémoires vives » en français fait penser à une friandise : on le savoure d’avance, on le déguste tout d’abord avec plaisir, on finit par le dévorer d’une traite et on finit avec des crampes d’estomac.

Je crois que l’impression qui domine quand on achève le livre est moins un sentiment d’impuissance que de désolation, le sentiment d’être entré de plain-pied sans le savoir et sans l’avoir voulu dans un monde que nous ne saisissons pas et qui nous a transformés en objets numérisés. La phrase « Nous sommes les premiers individus de l’histoire de notre planète (…) à devoir affronter l’immortalité de nos données » de par sa justesse et son corollaire, faire en sorte que « ces enregistrements du passé ne puisse pas être utilisés contre nous et nos enfants » font frissonner, car dans les faits, qu’y pouvons-nous, nous les citoyens lambda ? Comment nous prémunir d’une prédation qui n’est ni visible, ni perceptible, ni même de prime abord si nuisible puisque nous pouvons encore vaquer à nos occupations comme on l’entend ?

Puis vient un autre sentiment de malaise. Ce livre, découpé en trois parties, suit un ordre parfaitement chronologique. Mais dès la 2e partie, le doute survient. Celui de se dire que ce qui est le début fut peut-être la fin et la fin le commencement. Qui peut réellement dire dans quel sens tourne le monde du secret ?

Je crois Edward Snowden tout à fait sincère quand il écrit : « Quand j’ai commencé à bosser à la CIA, tout le monde là-bas avait le moral à zéro. Tirant la leçon de l’échec des services de renseignement devenu patent après le 11 Septembre, l’exécutif et le Congrès avaient procédé à une réorganisation en profondeur de l’agence. »

Seulement, si ce qui est la conséquence = la réorganisation de la CIA et la cause = les attentats du 11 septembre étaient interchangeables ? En d’autres termes, pourquoi n’aurait-on pas eu une réorganisation de la CIA avant les attentats du 11 septembre ?

Je sais : ça fait très théorie du complot mais je suis sincèrement perdue. « Près de 100 000 espions ont repris du service, tout en sachant qu’ils n’avaient pas rempli leur mission de départ qui était de protéger notre pays », écrit Snowden. Mais s’ils ont « repris du service », c’est qu’on les avait mis à la retraite ! En quoi auraient-ils dû se sentir coupables de n’avoir pas rempli une mission qu’on leur avait enlevée ? Lui-même admet un peu plus loin : « Je prenais pour argent comptant tout ce que l’on racontait dans les médias. » Et puis il y a la dérive de la sous-traitance que Snowden explique si bien : « Le pacte sacré du fonctionnaire avait laissé la place au marché malsain de l’Homo Contractus, une espèce que l’on retrouvait à tous les étages de l’État 2.0 »

Gageons que l’Homo Contractus a fait son apparition à la CIA bien avant les attentats du 11 Septembre, et ce, pour une raison toute simple : suite à la paranoïa engendrée par les attentats, un tel manque de sécurité – qui donnait à l’Homo Contractus les pleins pouvoirs tels que celui de surveiller n’importe quel habitant sur la planète, y compris les membres du Congrès ou les chefs d’Etat étrangers – n’aurait pu se mettre en place après les attentats. Il fallait nécessairement que l’idée de sous-traitance des programmes de surveillance soit si bien actée et entrée dans les mœurs que l’idée de l’éradiquer ne vînt à personne,  pas même lors de la réorganisation en profondeur de la CIA.

Et vous savez quoi ?

Edward Snowden admet avoir ressenti ce même malaise plusieurs pages plus loin : « Lorsque j’ai cessé de travailler dans le milieu du renseignement, je ne doutais pas une seconde que ‘‘le système d’exploitation’’ de mon pays – autrement dit son gouvernement – avait décidé qu’il fonctionnait d’autant mieux qu’il était défectueux. »

Peut-être que le système n’est pas défectueux et qu’il fonctionne même très bien. 

En fait, je ne saurais mieux dire qu’en disant qu’avec « Mémoires Vives » j’ai eu l’impression d’un début in ultima res, c’est-à-dire un récit qui débuterait par la fin de l’histoire. On a rendu un système ”défectueux” ou à tout le moins dysfonctionnel pour que puissent avoir lieu le 11 Septembre et ensuite toute la panoplie de surveillance mondiale qui en a découlé. Mais je me leurre peut-être de le penser.

Car au fond, le 11 Septembre a fait 3 000 victimes – si l’on ne compte pas les pompiers qui meurent encore aujourd’hui d’avoir respiré de l’amiante – mais il a permis d’attaquer et mettre à genoux l’Irak, puis la Libye, puis la Syrie et maintenant le Yémen. Et n’est-ce pas Madeleine Albright qui disait que les 500 000 enfants morts en Irak suite à l’intervention américaine, ” C’était le prix à payer“. Elle n’a d’ailleurs jamais précisé pourquoi il fallait que des enfants paient un si lourd tribut pour le rêve américain.

Il est de fait que l’on se perd dans la relation à la vérité, un peu comme si la vérité officielle venait contredire la perception de Snowden et inversement. Son accréditation lui donnait le droit à avoir accès à plein de renseignements classés secret défense. Il fit donc ce que j’aurais fait aussi à sa place, à savoir se plonger dans les annales qui ont inspiré tant de théories du complot.

A la page 152, on est tout content d’apprendre que les extra-terrestres, s’ils existent, n’ont jamais contacté les Américains, que les traces laissées dans le ciel par les avions n’ont pas à nous inquiéter et que l’homme a bel et bien marché sur la Lune.

Enfin un scoop, me suis-je dit en jubilant.

Patatras !

Quelques pages plus loin, on lit : « Ces soupçons concernant des programmes secrets de la NSA ne semblaient guère différents des délires paranoïaques de ceux qui pensaient que les extraterrestres nous contactaient par radio. Nous – moi, vous, nous tous – étions trop naïfs. (…) Après tout, pourquoi les autorités dissimuleraient-elles des secrets à leurs propres gardiens du secret ? »

Ce qui sous-entend que c’est le cas. En bref, retour à la case départ. E. Snowden admet qu’il y a finalement autant de strates de secret à la NSA qu’il y a de pelures dans un oignon. Même les membres des services secrets sont tenus à l’écart d’une vérité toujours plus inaccessible.
L’homme a-t-il marché sur la Lune ? Les extraterrestres existent-ils ? Difficile à dire au final puisque Pour chercher (ces malversations) il fallait savoir qu’elles existaient.” Et pour savoir où chercher la vérité, peut-être faut-il commencer à soupçonner qu’elle ne se trouve pas dans le discours officiel. D’ailleurs il a prouvé que la NSA avait menti au Congrès sur l’étendue des données récoltées et qu’Obama avait refusé de lancer une enquête sur les agissements de la NSA durant l’ère Bush.

Quis custodiet ipsos custodes?

La fin, sur le mode apocalypse-qui-ne-dit-pas-son-nom n’est pas mal non plus. “Si à un moment donné vous avez tapé (un terme) dans le moteur de recherche, alors félicitations, vous êtes dans le système, victime de votre propre curiosité. Mais même si vous n’avez fait aucune recherche…”

A ce moment-là, je dois l’avouer, j’ai failli me lever, prendre mon sac-à-dos, rédiger une note à la hâte pour mes proches, prendre mon bâton de pèlerin et fuir à pied, très loin.

Mais bon, il pleut sans discontinuer depuis ce matin, alors la fuite à pied m’a paru soudain moins désirable.

Et puis, question fichage… Quelqu’un comme moi qui a son propre blog

Déprimée, oui, je l’étais et le suis.

Seule note de réconfort : Edward et Lindsay se sont mariés. Je suis sincèrement contente pour eux.

En refermant le livre,  on ne peut s’empêcher d’admirer cet homme, son courage, son sang-froid, son intelligence, son éthique qui ne s’est jamais démenti et on se dit qu’on aimerait bien être de ses amis.

Mais Snowden lui-même ne finit pas sur une note optimiste. Pourquoi le ferai-je ?

Nos données errent par monts et par vaux. Nos données errent à jamais. Nous générons des données avant même notre naissance (…) et nos données continueront à proliférer après notre mort.”

Que reste-t-il à ajouter, si ce n’est que “Mémoires Vives” m’a gâché plus d’une journée et que ce n’est pas probablement pas fini.

Mais à qui la faute ?

Laurence Esbuiée© 22 octobre 2019