Opération Minerve

Opération Minerve : synopsis du roman

Claude Maurin n’est pas seulement un biologiste hors pair : c’est aussi un révolté, un idéaliste toujours prêt à dénoncer les turpitudes d’une société en pleine mondialisation et des hommes qui la mettent en place. Aussi quand il meurt renversé par une moto, Chloé Ziewieski, qui le connaissait bien, se met à douter : meurtre ou accident ?

C’est la question que va tenter de résoudre Julien Delville, journaliste au Courrier du Sud-Est.

Car dans l’entourage de Cédric Lecoup, grand patron de Promacos, une multinationale qui investit dans l’éducation à distance, les gens ont une fâcheuse tendance à disparaître. Et une autre de ses sociétés qui donne dans la nanotechnologie a une réputation bien sulfureuse….

Extrait :

Quand Cédric Lecoup, l’actionnaire principal de la SIME, la Société Industrielle du Marché Européen, fit son entrée dans la salle du Conseil d’Administration de Promacos, le silence se fit.

Cédric Lecoup était un homme de fort belle apparence. Certains disaient même qu’il avait tout d’un play-boy. Ce qui était sûr, c’est qu’il se savait séduisant et avait maintes fois usé de son charme pour obtenir ce qu’il voulait. D’âge moyen, il avait une belle carrière derrière lui et n’entendait pas s’arrêter en si bon chemin.

Son ambition lui était venue dès la fin de son adolescence et ne s’était pas amoindrie depuis.

Parti peu après le bac, sans un sou en poche, plus bohème que BCBG, il avait visité une grande partie des USA à bord des bus Greyhound ou en auto-stop.

Or un jour, alors qu’il voyait passer une de ces limousines qui semblent aussi longues qu’une nuit polaire, il eut une révélation.

Ce fut un peu comme si toutes les bribes d’informations qu’il avait glanées ici et là au gré de son voyage étatsunien avaient soudainement pris corps dans son esprit, et en se concrétisant, s’étaient chargées de sens.

En un éclair, il comprit comment on devient riche. Très riche. Très vite. Sans passer par la case prison.

Et il se mit à rire, d’un rire franc, massif, juvénile, le seul rire de sa vie toute entière qui n’avait rien de feint.

Lui aussi, un jour, il pourrait se payer une de ces voitures de luxe avec la poupée qui va avec. Mais pas en faisant un casse, ça non. Tôt ou tard, les casses vous menaient droit en taule. Non, la solution, il la tenait à portée de main, il l’avait là, sous les yeux.

The Land of Opportunity !

Il remâcha les mots avec jubilation.

D’un seul coup, il venait de comprendre comment ça fonctionnait, le monde du grand capitalisme. On ne devenait pas riche grâce à un travail acharné ; non, on devenait riche en prenant des risques de parieur.

Il fallait savoir investir, c’est tout. On pouvait même miser un argent que l’on n’avait pas, si on savait y faire. Et détenir des actions, des paquets d’actions qui vous feraient devenir plus riche encore…. un des maîtres du monde !

Ce fut l’instant le plus jubilatoire, le plus jouissif de toute sa vie, l’instant T. qui allait métamorphoser sa vie à jamais.

Il rentra en France et s’inscrivit dans une grande école de commerce.

Oh, bien sûr, ce n’était pas la Columbia Business School mais elle ferait l’affaire…. pour commencer.

Diplôme en poche, il visa plus haut et s’inscrivit à l’ENA. Non pas qu’il ambitionnât une carrière de haut fonctionnaire d’état mais il avait compris que c’est là que se recrutent les futurs décideurs de la nation. Et il valait mieux faire partie du sérail, de cette «caste qui se coopte», comme disait l’ancien président Jacques Chirac.

La vérité, c’est qu’on ne demande pas aux énarques d’avoir une pensée originale ou de se démarquer du lot. On leur demande avant tout d’être conformistes et d’appliquer à la lettre les directives données par le grand patronat. On leur demande de recracher un savoir que d’autres ont préparé pour eux, avec l’idée que « eux » finiront de toute manière par devenir « nous ».

Le côté enchanteur de l’ENA, ce n’est pas tant qu’elle prépare aux plus hautes fonctions de l’état, c’est qu’elle est un club très fermé, très privé, très sélect qui ouvre, une fois qu’on y est passé, des centaines de portes prestigieuses et très rentables. Et c’est là qu’on y fait toutes les rencontres nécessaires au bon déroulement d’une grande carrière.

Cédric Lecoup ne devint pas énarque ; il en épousa une, ce qui faisait tout aussi bien l’affaire. Il postula et obtint un poste comme conseiller en stratégie dans un grand cabinet de conseil grâce au très sélect carnet d’adresses dont l’avait doté sa femme et il eut assez de temps libre pour boursicoter.

Il devint donc riche sans plus d’efforts, puis grand patron industriel en rachetant plusieurs petites sociétés en faillite qu’il avait mis sur la paille en raflant judicieusement tous les marchés – avec une bonne enveloppe donnée en sous-main, on obtient ce qu’on veut – avant de divorcer, de devenir expert du cabinet de la commissaire européenne française, Edwige Poireau, puis enfin de démissionner pour créer la Promacos et Sunnjôn qui étaient le fleuron des entreprises qu’il dirigeait. Il était également le patron de magazines, d’innombrables journaux locaux et il possédait la majorité des actions dans une chaîne de grande distribution, spécialisée notamment dans le multimédia.

Pourtant, malgré ce CV impressionnant, Cédric Lecoup n’était pas un homme comblé. Il n’avait jamais fait partie de l’European Round Table qui regroupait les 47 industriels les plus riches et les plus influents d’Europe, comme ceux de Nestlé, Gevaert, Prétrofina, Philips ou Rhône-Poulenc pour n’en citer que quelques uns, et cette omission, compréhensible pourtant par tout autre que lui, était restée marquée au fer rouge dans sa mémoire.

M. Lecoup était certes riche, il était certes puissant. Mais pas tout à fait assez.

Il avait cependant des atouts naturels qu’il comptait bien mettre à profit : il était ambitieux, cynique et amoral. Ce sont là des qualités qui comptent lorsqu’on a des visées internationales. Et, ce qui ne gâchait rien, il avait des appuis politiques et pour amis personnels, de grands entrepreneurs européens.

Lecoup comprit que s’il voulait aller plus loin, il devait s’inspirer des hauts faits d’armes des grandes multinationales américaines.

Les prendre pour exemple, imiter leur mode opératoire.

(….)

L’incident remontait au tout début de son ascension.

Il n’avait de voiture avec chauffeur que depuis peu de temps quand, de voyage en province, il avait aperçu un jeune homme – visiblement un étudiant – qui faisait du stop.

Se remémorant son fameux voyage outre-atlantique, il lui avait paru plaisant de le prendre à bord. Et puis, que risquait-il de toute manière ? Son chauffeur était aussi son homme de main.

L’étudiant monta donc à bord, visiblement impressionné et comme toujours chez les gens timides – particulièrement avait noté Lecoup chez les binoclards – il n’était pas encore assis que, tenant maladroitement sa serviette ouverte serrée contre lui, il en répandit le contenu sur le plancher de la Mercedes.

Un livre atterrit sur les genoux de Lecoup. Il s’agissait de l’Art Poétique d’Horace, en versions latine et française. Le hasard voulut qu’il s’ouvrit au vers 380 où le poète exhortait ses contemporains à ne pas tomber dans la médiocrité, surtout en poésie :

« Quand on ne sait pas jouer, on ne va pas au stade. » Et le poète avait conclu :

« Tu nihil invita dices fascieve Minerva. Tu ne feras ni ne diras rien contre le gré de Minerve. »

Ce que le poète latin avait voulu dire, c’est que nul ne peut aller contre sa nature ou se jouer de Minerve, la déesse de la raison. Et qu’il serait déraisonnable pour un homme qui ne connaît rien au jeu de perdre son temps sur un gradin, tout comme est fou celui qui veut rimer sans être poète.

Si à l’époque d’Horace, la raison et l’acceptation des limites de ses propres facultés semblaient aller de pair, deux mille ans plus tard, il en allait tout autrement. L’homme moderne, et Lecoup tout particulièrement, avait compris qu’on n’a pas besoin de savoir jouer pour aller au stade ; il suffit de savoir parier.

Ou pour parler plus net encore, pendant des millénaires, l’homme s’était contenté de penser que deux était la somme de un et un. Grave erreur ! Aujourd’hui, grâce à la synergie, l’homme moderne savait pertinemment que un et un font trois. En d’autres termes, si on associe deux entreprises, leur fusion leur permet d’avoir une valeur plus importante que celle qu’elles auraient eue séparément.

La raison avait décidément changé de visage depuis Horace.

Dans sa partie de jeu personnelle, Cédric Lecoup comptait bien mettre Horace échec et mat . Et ce, même avec plus de deux mille ans de retard.