Tu ne m’oublieras pas 2 fois…McFarlane

Le titre original du livre :« Don’t you forget about me » est en fait le titre d’une célèbre chanson des Simple Minds. Si l’on regarde les commentaires élogieux des critiques parues sur ce roman de Mhairi McFarlane, il s’agit là d’une comédie « hilarante », « pleine d’esprit » et « cocasse ».

Le style est moderne, souvent léger, assez drôle par moments, c’est vrai, et le roman vraiment très prenant. C’est un livre qu’on lit d’une traite. Mais il n’a rien d’hilarant. L’histoire en est même plutôt banale dans le fonds : une jeune femme trentenaire, blonde et jolie, sans partenaire et sans le sou, va de petits boulots en petits boulots, passe facilement pour une bimbo et a des problèmes familiaux.

L’héroïne, Georgina, oscille entre une Eliza Bennet et une Bridget Jones. Quand on a dit ça, on a pratiquement tout dit. Le suspense n’est pas terrible : on comprend dès le début ce qui a dû se passer avec Richard Hardy, le beau gosse du lycée et pourquoi son petit ami de l’époque, Lucas, s’est évanoui dans la nature sans un mot.

Plus intéressant est la fin, le dialogue entre les deux personnages, Lucas et Georgina.

Car Lucas finit par comprendre que Georgina ne l’a pas laissé tomber pour Hardy mais que ce qu’elle a subi est de facto un viol. Et les regrets qu’il exprime sont pertinents : il connaissait le caractère de Hardy, il savait que Richard s’était vanté de « pouvoir posséder Georgina quand il le voudrait ».

Plus grave, il a vu Hardy prendre la main de Georgina, pressentait ce qui allait se passer et n’a rien fait. Par peur du ridicule, par peur de se faire houspiller par les amis de Hardy, par peur de se voir refouler et ridiculiser par Georgina en public. Raisons nombreuses, recevables mais peu propices à un pardon général.

Car c’est de cela dont il s’agit bien entendu, d’un Happy End à l’américaine : le bel homme fortuné Lucas, toujours amoureux de la jolie et pétillante Georgina, va enfin pouvoir construire une relation solide avec elle.

Joli conte mais peu réaliste. En tant que femme, comment pardonner à son amoureux d’autrefois de n’avoir rien fait alors qu’un camarade de classe vous traînait plus ou moins dehors dans un état d’ébriété avancé ? Même s’il n’avait pas osé s’interposer en public, n’aurait-il pas dû sortir à leur suite pour s’assurer qu’elle était ivre et infidèle peut-être mais consentante ?

Et de son côté à lui, comment pardonner le fait qu’elle ne l’ait pas jugé assez bien ou assez glamour à l’époque pour ne pas parler de lui à ses amies, pour ne pas admettre au grand jour leur relation ? Comme s’il n’avait été qu’un ballon d’essai, une sorte de spécimen « junior varsity » ?

Ce qui est regrettable dans ce genre de roman léger, c’est qu’il balaie sous le tapis les questions gênantes, les problématiques sociétales graves comme ici, celui du viol perçu par la société comme « acceptable » parce que « mondain ».

C’est Susan Patton, auteure, qui a benoîtement déclaré en 2014 que « se faire violer en état d’ébriété est une expérience d’apprentissage »« un mélodrame issu d’une drague un peu maladroite » des campus américains.

Je regrette donc que les jeune auteures finissent par conclure qu’il suffit comme catharsis de donner lecture sur « la pire journée scolaire de sa vie » pour en laver le souvenir, comme si un viol pouvait être purgé par dix minutes d’aveux publics. Et « tout est bien qui finit bien ».

La route est longue et le chemin ardu qui conduira à la fin des violences, notamment sexuelles. Et malheureusement, ce ne sont pas nos néo-féministes indigénistes et progressistes qui nous y mèneront. 

Quand on pense que Catherine Clément, normalienne, commandeure de la Légion d’Honneur et romancière, a osé écrire sur Twitter le 5 janvier 2021 à propos du livre de Camille Kouchner sur le viol incestueux qu’a subi son frère jumeau : « Décidément, je n’aime pas la délation, surtout familiale. Ça me répugne », on se dit que nous ne sommes pas sortis des ronces déjà avec toutes ces femmes pour qui un viol est une « expérience universitaire » et sa dénonciation de la « délation ».

Ou le clou d’une soirée.

 

Laurence Esbuiée©12 janvier 2021