Un an après…

     Ce samedi 9 novembre 2019 avait lieu à Marseille la marche du souvenir en mémoire des 8 personnes tuées sous les décombres de leurs immeubles, rue d’Aubagne, en novembre 2018.

     Et encore avions-nous échappé au pire : à une demi-heure près, le bilan aurait pu atteindre des dizaines de personnes, celles des parents accompagnant leurs enfants le matin en empruntant la rue d’Aubagne.

Nous étions plusieurs milliers de personnes à nous être rassemblées à Notre-Dame du Mont. Quelques pancartes, quelques slogans mais le cœur n’y était pas. Aucun cri de « Gaudin démission » martelé par la foule comme l’an dernier, comme si nous avions tous compris que Gaudin, au fond, c’était fini.

   Pendant un temps qui me parut très long, nous défilâmes le long de ces rues qui sont comme autant de cicatrices, 4 000 personnes délogées du jour au lendemain au motif de la sécurité, 4 000 personnes toujours à l’hôtel un an après. Et ces histoires que l’on chuchote tellement on se sent impuissants et qui sont tristes à pleurer, celles de ces habitants que la police vient chercher en pleine nuit, leur laissant à peine le temps de rassembler quelques affaires. Tous embarqués de nuit, comme au pire de notre histoire, les enfants en pleurs, les adultes désemparés, et amenés de force dans quelque hôtel en ville ; l’histoire de ces mêmes personnes qui, le jour suivant, voient un cadenas sur leur ancienne porte, un écriteau leur indiquant que leur courrier sera livré à présent à la boulangerie du coin et qui ne peuvent même pas récupérer leurs papiers personnels !

La psychose aussi pour quelque fissure, la peur de partir, la peur de rester.

Et tous les quartiers ou presque sont touchés.

    Nous sommes arrivés rue d’Aubagne, au coin de Noailles, où le comité avait installé un petit autel en mémoire des victimes. Ce qui m’a attristée le plus, ce sont les noms sans photos comme si l’immeuble en s’effondrant ne leur avait pas pris que la vie, mais leur identité aussi. Et l’on soupçonne que des SDF ont péri aussi, victimes silencieuses réduites à statistiques. On n’en saura jamais rien…. Dans les décombres, n’est-ce pas….

 

    Et puis, il y eut les tracts. Il y en a toujours, mais ce jour-là, le tract qu’on m’a tendu m’a laissée sans voix, et pourtant j’en ai fait des manifs depuis le 20e siècle !

Mais c’était la première fois qu’on me donnait des conseils en cas de GAV, preuve si nous en avions encore besoin que nous ne sommes plus dans une démocratie mais bien dans une dictature en marche.

On me conseillait de ne jamais rester seule durant la manif, d’avoir appris un numéro par cœur, d’avoir crypté mon portable avant de partir, de ne rien déclarer même sous la pression et même de demander à voir un médecin toutes les 24 h qui pourrait ensuite témoigner des coups qui auraient pu m’être portés.

Bref, c’était là le genre de conseils qu’on donne en dictature.

Depuis un certain temps, je ne cesse de me répéter : « Jamais je n’aurais cru voir cela un jour ». Mais c’est chaque fois pire. Comme le dit le proverbe, on a beau creuser, on ne touche jamais le fond.

 

    Nous étions arrivés à mi-parcours quand nous les vîmes enfin… les FDO, des fourgons et des fourgons de CRS, de gendarmerie, tous harnachés de pied en cap comme en cas d’émeutes, protégeant le Conseil Régional comme s’il était en péril.

Et alors que nous les contemplions en passant avec stupeur et incrédulité, comme à un signal secret, déboulèrent les Encapuchonnés masqués de noir, cagoulés, avinés, porteurs de packs de bière et venant en découdre…

J’en suis encore à me demander comment ils avaient su qu’il y aurait des flics précisément là alors qu’il n’y en avait eu aucun jusqu’à présent. Ils étaient visiblement pourvu d’antennes qu’une militante aguerrie comme moi n’avaient pas. Etrange, hein, quand on y songe, cette prescience presque surnaturelle.

Une de mes amies demanda aux flics pourquoi ils ne les arrêtaient pas. Réponse : eux, les flics, n’étaient pas assez nombreux. J’en aurais ri si j’avais eu le cœur plus léger.

Bien sûr la raclure avinée et masquée ne fit rien devant le Conseil Régional, trop de flics armés mais ils purent s’en donner à cœur joie une centaine de mètres plus loin où ils se précipitèrent tous sur une voiture de police esseulée… De la grande classe. La même qu’ils utilisèrent ensuite contre des journalistes qui filmaient le cortège.

Puis ils lancèrent des fumigènes et là je ressentis les mêmes effets que le gaz lacrymogène : gorge sèche, yeux qui brûlent et pleurent, nausées….

A ce moment-là, le cortège qui continuait en direction du Vieux-Port avait très nettement changé de couleur. Finie le recueillement, la mémoire des disparus, ce n’était que fumigènes, pétards et cris.

Nous déclarâmes forfait.

C’est quand même triste que dans ce pays, on ne puisse même plus organiser une marche du souvenir sans être gazés, soit par les FDO comme l’an dernier, soit par les Encapuchonnés avinés et violents comme cette année.

Enfin, sauf quand on fait partie de la marche contre “l’islamophobie”, s’entend. Il paraît qu’eux n’ont eu droit à rien aujourd’hui, ni arrestations abusives, ni fumigènes, ni Black Blocs ni gaz lacrymogène ni LBD.

Ils n’ont eu droit qu’à une FEMEN —  une seule — dont je salue le courage au passage.

Le drôle de l’histoire, si on veut, c’est que Jean-Luc Mélanchon est député de la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône. Je précise : il a été parachuté mais il n’importe, il est censé être notre député. C’est pour ça qu’on le paye.

L’histoire retiendra qu’il a préféré manifester à Paris contre l’islamophobie qui a fait 0 mort plutôt qu’avec nous, en mémoire de toutes les personnes décédées dans la chute de leur immeuble — et de tous les rescapés qui logent à l’hôtel depuis un an.

Je crois sincèrement, en ce soir du 10 novembre, que la guerre civile a été déclarée. Mais pour le moment, ce n’est pas encore officiel.

 

Laurence Esbuiée © 10 novembre 2019