Un jeu létal

Un Jeu Létal : synopsis

Le juge Scaraby meurt dans un accident de voiture, le jeune Tariq est brutalement assassiné et Victor Lhérissot, artiste peintre à Marseille, n’affiche pas que des penchants pour l’art s’il faut en croire la police qui se penche sur son cas.

Julien Delville, journaliste au Courrier du Sud-Est, va enquêter sur un incendie criminel dont a été victime le Moulin de Daudet, une galerie d’art. Mais son enquête, à laquelle va participer sa compagne Chloé, ne va pas le mener tout à fait qu’au coupable.

Satire de la société moderne avec ses folies rampantes multiformes, ce livre se veut aussi une réflexion sur ce qu’Hannah Arendt appelait « la banalité du mal ».

Un Jeu Létal : extrait

C’est en allant chercher son pain que Chloé tomba sur l’affiche. Des affiches, il y en avait plein Marseille mais celle-ci était spéciale, inhabituelle, se dit-elle.

TABLEAU PERDU

Nature Morte

Récompense 100 euros

En plus petits caractères, il y avait un numéro de portable.

Comme c’était étrange, comment pouvait-on perdre un tableau? On pouvait perdre un sac, des lunettes, des enfants dans un fort du 13e siècle, on pouvait même se faire voler un tableau, mais comment diable faisait-on pour perdre un tableau?

Ce n’était pas une chose qu’on pouvait trimbaler avec soi, égarer par hasard, parce qu’on avait l’esprit ailleurs. Mais, se dit-elle, toujours sous le choc de la disparition inexpliquée de la pâte à bois et de la transmigration des journaux, c’était là un mystère et Chloé apprécia un instant l’idée que les mystères n’épargnaient pas les autres.

Elle se sentit étrangement rassérénée par cette preuve indubitable qu’elle n’était pas seule au monde à perdre des choses qui, dans un monde logique, n’auraient pas dû s’égarer – et qui pourtant choisissaient de le faire, comme mus par une volonté propre.

(…)

L’atelier n’était pas une galerie de peinture, lui dit le peintre d’un ton peu amène. Néanmoins, il se radoucit quand Chloé s’excusa. Elle désirait depuis longtemps une peinture à l’huile pour son salon et ce qu’elle cherchait, c’était une peinture dans les tons impressionnistes.

Le peintre grimaça au son des « tons impressionnistes ». Encore une amatrice, se dit-il, mais comme il avait besoin d’argent, il s’efforça d’être aimable. De prime abord, il faisait très jeune mais Chloé, tout en lui parlant, constata des rides fines aux coins des yeux. Il devait bien avoir la trentaine, supposa-t-elle. Il portait les cheveux longs, attachés par un catogan et il avait incontestablement du charme, en dépit de sa froideur, ou plutôt à cause même de celle-ci. Il n’avait pas cette chaleur un peu superficielle dont ont tendance à se parer certains Marseillais, mais ce qui la frappa surtout, ce fut son regard et sa voix. Il avait un regard glacé, fixe, presque statuaire et ses yeux, dont Chloé devait reconnaître qu’ils étaient bleus, avaient des tons acier. Quant à sa voix, il en eût fallu moins pour la mettre mal à l’aise. Il parlait d’un ton uni, presque monocorde et on eût dit la voix d’un robot, débitant sagement un savoir appris mais non digéré.

Ils discutèrent un instant et Chloé se dit que, bien qu’il lui fît un effet réfrigérant, il ne manquait pas de charme. Il eût été presque beau s’il avait été plus vivant. Quel type de traumatisme avait-il subi pour en arriver à ce point de détachement, à cette momification de tout son être? Mais à cette question, elle ne pouvait apporter de réponse.

(…)

« L’art au service de la justice et de la vérité », hein? dit Chloé en s’efforçant de sourire, citant de mémoire la devise des préraphaélites.

Il parut surpris, changea d’expression, faillit dire quelque chose et se tut. Il finit par en convenir d’un signe de tête mais ne parut pas vouloir s’étendre sur le sujet.

Ils en discutèrent un instant et non, ce n’était pas une reproduction mais une œuvre originale, lui dit-il sur un ton qui n’admettait pas la réplique.

Elle hésita un instant à cause du prix ; devait-elle marchander? On eût dit qu’il avait deviné sa pensée.

C’est à prendre ou à laisser. Un tableau à ce prix-là, c’est un cadeau. Dans deux mois, vous pourrez le revendre un tiers plus cher que le prix auquel vous le payez aujourd’hui.

Pourquoi? demanda Chloé, curieuse. Pourquoi pensez-vous que sa valeur aura augmenté d’ici deux mois?

Mes œuvres commencent à être connues. J’expose déjà dans plusieurs galeries de peinture, la galerie d’art du Moulin de Daudet, et de la Galerie Haskett, vous connaissez ? Et ce que vous avez ici, c’est un prix d’atelier. Dans une galerie, vous l’auriez payé plus cher.

Ça a dû vous faire mal, d’avoir perdu un tableau. Oui, j’ai vu l’annonce là dehors. 

Il la regarda d’un air inquisiteur et ne répondit rien. Son visage semblait être devenu de glace et son regard, peu amène jusqu’alors, devint presque assassin. Elle se sentit presque obligée, pour s’excuser de ce qui semblait être un faux-pas, de dire qu’elle achetait le tableau d’Ophélie. Toutefois, bien qu’elle ne l’eût pas admis à voix haute, elle se demandait si elle était sûre de le vouloir vraiment. Elle s’était sentie tellement mal à l’aise depuis son entrée dans l’atelier qu’elle avait pressenti que rien, hormis acheter un de ses tableaux, ne pouvait justifier le désagrément qu’il avait eu de la laisser entrer. Et en dépit de son caractère de fonceuse, Chloé pouvait se montrer faible parfois.

Quand elle sortit son chéquier, l’expression du visage du jeune homme changea et il se radoucit.

Elle lui tendit le chèque et allait s’emparer du tableau qu’il avait pris soin d’emballer quand elle surprit son regard. Leurs yeux se croisèrent un instant. Ce fut un regard tellement bref que Chloé douta de ce qu’elle avait cru y voir. Elle arrêta son geste, interdite.

Il lui tendit le tableau d’un geste machinal, mettant fin ainsi à l’entretien. D’un ton hésitant, elle lui souhaita bonne chance dans sa recherche du tableau égaré et quitta l’atelier.

(…)

Elle alluma la télévision pour le bulletin local des infos de dix-neuf heures.

Il y avait effectivement un reportage sur la galerie d’art qui paraissait avoir beaucoup souffert. La police n’excluait pas un incendie d’origine criminelle mais ne donnait pas plus de détails pour l’instant. Une enquête avait été ouverte. Mme Neveu, la gérante, avait été transportée d’urgence à l’hôpital et n’avait pas pu être interrogée. C’était les voisins qui avaient donné l’alerte. Vers 9 heures ce matin-là, ils avaient aperçu des flammes et beaucoup de fumée. Les pompiers appelés en hâte avaient sorti Mme Neveu inanimée de la galerie en feu. Les voisins, interrogés après l’extinction du sinistre, n’avaient pas pu donner plus de détails mais tous s’accordaient à dire que Mme Neveu était très appréciée du voisinage et que ce ne pouvait être là qu’un accident.

«  Avec toutes ses toiles, c’est sûr qu’il devait y avoir des produits inflammables, dit un voisin à l’allure débonnaire, qui sait, de l’essence de térébenthine et autres… Sûr que c’était un accident. C’est un quartier calme, ici. »

A son ton, on le sentait offensé qu’on pût douter de la respectabilité du quartier.